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Des escales triomphales

Paris. Calman-Lévy. 1967, tome 2, 435 p.


Deuxière Partie
Chapitre I. — Comment la Guinée entra dans la nuit

Pages 165-268

Quatrième Section

  • Conakry, tête de pont du communisme en Afrique ?
  • L’action des Services spéciaux français
  • Le gendarme de Dinguiraye
  • Le vrai complot … et l’autre
  • La création du franc guinéen
  • Un nouveau « complot »
  • L’affaire Rossignol
  • Un ambassadeur de bonne volonté : M. Jean-Louis Pons
  • Mendès-France et Mitterrand à Conakry
  • La mission de Diallo Saïfoulaye à Paris
  • Le protectorat économique américain
  • Le « complot » de 1965
  • Document-annexe n° 1
  • Document-annexe n° 2

 

Conakry, tête de pont du communisme en Afrique ?

Pour passer des protocoles aux accords, plusieurs missions françaises vont se succéder à Conakry pendant l’année 1959. La première, en mai, est celle de M. Stéphane Hessel, chef du Service de la Coopération technique au quai d’Orsay. Les seconde et troisième, en juillet, sont celles de M. Roger Seydoux, Directeur général des Relations culturelles. Ces deux hommes sont bien de ceux qui pourraient le mieux s’entendre avec Sékou Touré. Le premier, parce qu’il est un authentique homme de gauche, aux idées généreuses, venant à Conakry avec un préjugé favorable au régime guinéen. Le second, parce qu’il est probablement l’un des deux ou trois meilleurs « grands commis » dont dispose dans les années 1960 le ministère des Affaires étrangères, parfaitement conscient de la spécificité des relations avec le tiers monde, ayant déjà assimilé, depuis son ambassade de Tunis auprès de Bourguiba, la psychologie particulière des rapports entre décolonisateur et décolonisé. Leur bonne volonté et leur compétence se heurtent, cette fois, à l’attitude négative des Guinéens. Non que ceux-ci refusent la négociation sur des accords de coopération. Ils restent même demandeurs.
Mais chaque fois que les hauts fonctionnaires français pensent être arrivés au terme des pourparlers, la partie guinéenne fait surgir une nouvelle exigence, obligeant à rendre compte à Paris et à changer le cap de la négociation. A ce jeu, nos experts, qui ne disposent que de pouvoirs limités au domaine technique ou culturel de leur compétence, se lassent et se découragent.
Tout cela parce que chaque fois que les dirigeants de Conakry sentent leurs interlocuteurs français à la veille de conclure, ils cherchent aussitôt à obtenir de Paris, en prime, une consécration politique des accords. Leur obstination dans la première phase des négociations franco-guinéennes, entre octobre 1958 et janvier 1959,leur a permis, finalement, d’arracher l’équivalent d’une reconnaissance de fure. La même obstination, pensent-ils,leur permettra maintenant d’obtenir de Paris un nouveau geste valant amende honorable de la France pour sa bouderie passée : ce geste pourrait être l’invitation à Paris de M. Sékou Touré.
A un visiteur français, dans sa petite et charmante ambassade de la rue de la Faisanderie, M. Nabi Youla explique :
— « Nous ne refusons pas de négocier avec Paris. Nous demandons seulement à ce que les pourparlers soient conduits sur un piedd’égalité et que nous ayons en face de nous des interlocuteurs responsables. Nous en avons assez de ces émissaires officieux qui viennent pour des « sondages » et dont nous n’entendons plus jamais parler. De ces hauts fonctionnaires intelligents,courtois, remplis de bonne volonté — nous n’avons pas oublié par exemple la mission de M. Seydoux — mais qui débarquent avec des instructions tellement restrictives qu’aucun accord n’est possible. Le président Sékou Touré,pour être aimable, les reçoit, leur offre une orangeade…
C’est tout. Il ne peut perdre son temps à négocier avec des gens sans autorité suffisante … Le jour où on nous enverra enfin des chargés de mission ayant plein pouvoir, un ministre par exemple, ou enfin le jour où on voudra bien inviter M. Sékou Touré à Paris pour vider le fonds du contentieux, tout redeviendra possible 1 … »
Mais de Gaulle, maintenant président de la République et de la Communauté, a cessé de s’occuper directement du cas guinéen. Au cabinet du nouveau premier ministre, M. Michel Debré, on éprouve pour les gens de Conakry l’aversion qu’on croit devoir à des dirigeants suspects d’introduire le « communisme » en terre d’Afrique. Des liens étroits existent à ce momentlà entre l’état-major de la Défense nationale, encore accroché aux dogmes de l’ « Algérie française » et du « péril rouge sur l’Afrique », et le cabinet de M. Debré. Sékou Touré a commis, aux yeux de l’ancien procureur du « Courrier de la Colère », le geste qu’on ne pardonne pas : il a accepté l’installation en Guinée de techniciens des pays socialistes ; il a passé notamment avec la Tchécoslovaquie des contrats de fourniture d’armes ; il a conclu avec plusieurs pays communistes des accords pour la vente de la production guinéenne de bananes ; bref, il s’est « livré » dit-on à Paris, au communisme international. Sékou, lui, ne cesse, dans ses rapports d’alors avec la presse occidentale, de repousser ce reproche.

« Devant la tentative de blocus économique dont nous menaçait la France, et devant la prudence des autres puissances occidentales, au lendemain même de l’indépendance, comment aurions-nous pu repousser les offres des puissances de l’Est européen, pour l’écoulement de nos produits et la fourniture de ce dont nous avions besoin ? »

Telle est en substance la thèse qu’il plaide, pendant l’année 1959, successivement devant les envoyés spéciaux de Radio-Hambourg, du journal Het Parool (Amsterdam), du New York Times. A l’envoyé spécial du Washington Star, il fait cette remarque d’un étonnant réalisme :

« Je ne vois pas comment nous pourrions compter sur la France pour une aide financière efficace, car ceci ne manquerait pas d’avoir des incidences au sein de la Communauté. Il est difficile à la politique française d’aider efficacement la Guinée sans que cette aide soit interprétée comme une pénalisation des intérêts des territoires africains ayant opté pour la Communauté. La position française dans ce domaine est extrêmement délicate, et à peu près sans issue. »

D’association, en tout cas, il n’est plus question :

« A la vérité, la Guinée a dépassé ce stade par lequel nous voulions passer au lendemain de l’indépendance. Si cela ne s’est pas fait, ce n’est pas de notre faute… Nous étions même prêts à déléguer à la République française certaines attributions de souveraineté. Il y a bientôt un an de cela. Mais les conditions internes ont changé. Ce qui était souhaitable alors, tant sur le plan des intérêts réciproques que sur celui de considérations affectives, constituerait aujourd’hui une régression. Ceci n’exclut nullement des accords, mais avec l’exercice total de notre souveraineté. » (Déclaration à Der Tag, Berlin.)

A Paris, où l’on tient avec vigilance le compte des arrivées de techniciens communistes en Guinée, l’opinion dans les couloirs de l’hôtel Matignon est nette : Conakry est en train de devenir la «tête de pont » des « rouges » en Afrique occidentale. A la méfiance sévère qui en résulte, s’ajoute le dédain pour les premières maladresses, les premières erreurs, des dirigeants novices de ce « royaume nègre ». Sékou, dès le lendemain de l’indépendance, réclamait de la France l’aide et l’association qui eussent permis à la Guinée de franchir une étape délicate.
De Gaulle l’a fait droguer. Ce n’est pas Michel Debré qui va changer de politique. Il va au contraire l’accentuer. L’influence des militaires est grande alors. Ceux qui commandent en A.O.F. préconisent l’établissement d’un cordon sanitaire autour de la Guinée. Nos représentants en poste à Conakry, M. Francis Huré depuis février 1959, puis fin 1959, M. Pierre Siraud, ne sont pas hommes à recommander le contraire. Ce sont des diplomates du type traditionnel, peu prédisposés à trouver un contact humain avec les dirigeants de la révolution guinéenne.
Ils n’ont d’ailleurs que le titre de « chargés d’affaires », ce qui illustre le dédain de Paris pour Conakry. M. Huré était conseiller d’ambassade à Londres. Le voilà parachuté dans cette « capitale de fous », comme un de ses collaborateurs qualifiera un jour Conakry. Sa position n’est pas facile. Il a à essuyer les plâtres. Depuis le départ, début décembre, de la Mission Risterucci, et les aigreurs soulevées par les déprédations des derniers militaires français, il n’y a d’autres relations entre Paris et Conakry que les allées et venues de M. Nabi Youla. M. Huré a la redoutable mission d’installer une représentation diplomatique et de rassurer la colonie française de Guinée, tout en sachant pertinemment que son gouvernement est hostile à Sékou Touré et souhaite sa chute. Naguère, s’ennuyant dans un poste à Formose, Francis Huré a écrit un agréable roman 2.
Il s’ennuie plus encore à Conakry, se répand en sarcasmes sur le compte des dirigeants guinéens, et n’aspire qu’à s’en aller. Moins d’un an après, arrive M. Siraud. Il vient, lui, du « département », où il était directeur-adjoint du personnel. C’est un diplomate de plus haut rang que M. Huré. Il est ministre plénipotentiaire de première classe. Parfait représentant du quai d’Orsay, d’une courtoisie inébranlable, filant l’anecdoce avec l’aisance d’un habitué des salons. Il sera, plus tard, chef du protocole, ce qui est tout dire, puis ambassadeur à La Haye, où il deviendra l’ami du ministre hollandais des Affaires étmngères, M. Luns, qu’il déride par ses bonnes histoires. Mettez un homme comme cela à Conakry, auprès de ces méfiants militants marxisants du P.D.G., il s’y trouvera aussi dépaysé qu’un poisson hors de l’eau. M. Siraud prendra avec philosophie son épreuve africaine, priera le Ciel qu’elle lui soit comptée pour son avancement, comme « campagne double », et s’en ira au bout de treize mois. Mais pendant ce temps-là, il se sera passé, entre la France et la Guinée, des choses graves.

L’action des Services spéciaux français

Durant l’année 1959, Sékou et le P.D.G. ont réussi à construire en Guinée le cadre d’une nation. Mais ils n’ont pas réussi à asseoir l’économie guinéenne sur des bases saines. Ils ont pris des mesures hâtives et désordonnées de socialisation, alors que le pays ne dispose pas des experts nécessaires pour faire tourner un appareil économique d’État. Le système de production et de commercialisation a été bouleversé, sans qu’on ait préparé avec assez de soin un système de remplacement. Sékou n’est pas Dieu le père, même s’il en vient parfois à se prendre pour tel. Ses connaissances en matière économique, financière et monétaire sont insuffisantes. Son niveau, en ce domaine, est celui qu’acquiert un bon responsable C.G.T. en trois semaines d’école de cadres. Autour de lui, peu de gens sont capables de l’éclairer. Aucun n’ose le faire. Au mécontentement des milieux du commerce, s’ajoute celui des milieux religieux musulmans : le gouvernement les inquiète par des tendances brutales à la laïcisation. Enfin, en brousse, des administrateurs novices multiplient les abus de pouvoir. Il y a, çà et là, des incidents. Bref, un certain mécontentement commence à couver, une fois éteint l’enthousiasme des lendemains d’indépendance. Ceci n’est pas propre à la Guinée. La tentation est grande, pour les milieux français spécialisés, d’utiliser ce mécontentement, de le canaliser contre le régime de Sékou, de donner même le « coup de pouce » qui fera basculer le « Silly ». On rendra service à la Guinée et à toute l’Afrique. La tentation est grande, aussi, pour Sékou, d’expliquer par « les agissements des colonialistes », les difficultés que traverse présentement la Guinée. Bref, de part et d’autre, les conditions politques sont réunies pour qu’on fomente et qu’on découvre un « complot ». Et, dans ce domaine désormais classique de la décolonisation, il arrive que la fumée n’aille pas sans feu.
C’est ce qui survient à Conakry au mois d’avril 1960, au grand scandale de M. Siraud interrompu dans sa partie de tennis. Le 2 avril, Sékou Touré convoque en hâte les journalistes présent dans sa capitale pour leur annoncer la découverte d’un « monstrueux complot“. A l’intérieur même du pays, un « résau contre-révolutionnaire » opérait « en correspondance avec des organisations gaullistes extérieures ». Il est démantelé. Des Guinéens, des Français, un commerçant libanais, sont arrêtés. A l’extérieur, des camps militaires le long des frontièresbdu Sénégal et de Côte-d’Ivoire servaient, selon Sékou Touré, de bases d’action subversive contre la Guinée. Dès le lndemain, sincèrement surpris, le quai d’Orsay publie un démenti. Et à Dakar, M. Senghor proteste : comment peut-on accuser le Sénégal de laisser utiliser son territoire pour des objectifs aussi coupables ? Cependant, à toutes fins utiles, le gouvernement de Dakar fait ouvrir une enquête dans la région proche de a frontière guinéenne. M. Houphouët-Boigny, lui, n’a pas tropprotesté. Depuis longtemps, il pressent que quelque chose se trame contre le régime guinéen. Peut-être même a-t-il paru, à un moment ou à un autre, donner son consentement tacite. Encore fallait-il que l’opération réussisse. Mais il se refuse à couvrir des maladroits. Dans la nuit du 12 mai, un poste frontière guinéen est harcelé par un commando venu du cercle d’Odienné, en territoire ivoirien. L’incident est mineur. Quelques rafales. Un adjudant de gendarmerie guinéen est blessé à la cuisse par une balle de F.M. Le poste se replie et rend compte. De Conakry, Sékou télégraphie à Houphouët. Celui-ci répond qu’il prescrit une enquête. Bientôt on peut se faire une idée correcte de l’ampleur du complot. Quelques officiers et sous-officiers français en mission spéciale ont parcouru depuis plusieurs mois les régions frontalières, sous couvert de contacts avec les anciens combattants. Ils ont eu d’étranges palabres avec des réfugiés guinéens ayant fui le régime de Sékou Touré. Sont-ils allés jusqu’à leur fournir des armes, ou simplement, à les encourager à en acheter, en leur procurant de bonnes adresses ? Les nuances, dans ce domaine, sont vite effacées. L’objectif des réfugiés était d’introduire en Guinée des groupes armés pour tenter de soulever les ppulations frontalières. Le haut-commissaire de France en Côte d’Ivoire, M. Yves Guéna, parent de M. Michel Debré et ancien membre de son cabinet, était en gros au courant de ces tentatives. Il ne les « couvrait » que jusqu’à un certain point (en ne les décourageant pas), sans y avoir part directement.
On a beaucoup dit par la suite, de divers côtés, que le « conseiller technique » de l’opération à l’échelon local était un ;dministrateur de la France d’outre-mer, membre du cabinet de M Guéna, et qui fera parler de lui en Algérie au temps de l’O.A.S. : Jacques Achard. Ce personnage est un « condottière » dont toute la carrière échappe aux normes de son corps. Ancien des réseaux de la France libre, capitaine de réserve, il sert d’abord en Indochine. Dans les années 1949-1950, il est conseiller provincial (nouvelle appellation des chefs de province) pou la région de Tien Yen Moncay, au Tonkin. Il s’y montre expet dans les plaisirs et les trafics de l’Indochine en guerre, auxquels la proximité de la frontière de Chine ajoute le piment d la contrebande. Appelé au cabinet du général Salan, commandant en chef en 1952-1953, il y coordonne certaines activités « spéciales ». Son nom est mêlé à une curieuse affaire de détournenent budgétaire : pour financer le fonctionnement de conmandos de contre-guérilla travaillant en marge des Services officiels, on a imaginé de créer sur le papier des unités fictives de supplétifs vietnamiens ; des sommes importantes sont prévues chaque mois au budget du commandement en chef pour la solde de ces unités. Jusqu’au jour où le contrôle de l’armée découvre qu’elles n’ont aucune existence réelle. Une information contre X est ouverte pour détournement. L’information est vite freinée quand on s’aperçoit que l’affaire se rattache à un ensemble de pratiques courantes, à l’époque, dans les Services spéciaux d’Indochine 3. Elle est classée par décision du tribunal militaire de Paris, pendant l’été 1958.
Achard, entre-temps, a rejoint Salan en Algérie. Il y a repris du service militaire comme capitaine, puis a été nommé sous-préfet de Guelma. En juillet 1959, quand M. Guéna est nommé haut-commissaire en Côte d’Ivoire, le jeu mystérieux de la solidarité des « réseaux » lui fait prendre, comme directeur de cabinet, Jacques Achard, redevenu administrateur de la France d’outre-mer. Au cabinet, l’ex-collaborateur de Salan se charge plus particulièrement des Renseignements généraux. Il se fait vite à Abidjan la réputation d’un énervé, point mauvais homme, mais plutôt fier-à-bras, buveur, se promenant toujours armé, faisant des cartons matinaux dans les jardins du palais en expliquant :
— « Il faut bien s’entraîner pour sauver la France… » Achard fréquente parfois le bar que le fameux « caïd » Jo Attia, provisoirement retiré en Côte-d’Ivoire, a ouvert à Treichville, faubourg d’Abidjan. On rencontre là de jeunes « danseuses » arrivant de France, qui disparaissent mystérieusement. Jo, qui depuis les années de Résistance continue de loin en loin, à se rendre utile aux Services français, informe sans doute Achard sur sa clientèle ivoirienne. Mais ni le truand ni le collaborateur du haut-commissaire ne paraissent être directement mêlés aux tentatives contre la Guinée. Achard, à cette époque-là, n’est déjà plus considéré par le S.D.E.C.E. que comme un sympathique aventurier, trop voyant et trop alcoolisé pour qu’on lui confie des responsabilités. M. Guéna, en tout cas, a toujours défendu son ancien collaborateur : — « Achard n’a été absolument pour rien dans cette affaire de Côte-d’Ivoire. Le mettre en cause serait de la diffamation. C’est le service “Action” du S.D.E.C.E. qui a monté toute l’affaire 4. » M. Houphouët-Boigny a fini par s’inquiéter. Il redoute de nouveaux incidents de frontière avec la Guinée, et n’aime pas beaucoup savoir que des armes se promènent dans la brousse entre les mains d’irresponsables. On apprend un jour qu’un groupe de pêcheurs a été entièrement anéanti, en manipulant maladroitement une grenade qu’un sous-officier français leur avait confiée à d’autres fins… Houphouët demande instamment aux autorités françaises d’Abidjan de faire ramasser toutes les armes, et donne l’ordre aux sous-sections R.D.A. de surveiller les réfugiés guinéens. Et comme il s’entend mal avec M. Guéna, il prend prétexte de ces incidents pour demander le rappel du haut-commissaire 5.
En réalité, l’affaire montée à partir du territoire ivoirien n’était qu’une opération de diversion. C’est en territoire sénégalais qu’a été préparée la tentative principale. L’enquête prescrite par le premier ministre Mamadou Dia apporte des surprises.
En trois semaines, trois dépôts d’armes de guerre sont découverts dans le cercle de Kedougou : à Dinnde-Fello,Bakaouka, Dindi Fello. La gendarmerie a remarqué le train de vie anormalement aisé de ressortissants guinéens récemment installés dans la région et qui vont et viennent à travers la frontière. Mettant à profit une de leurs absences, les autorités sénégalaises font perquisitionner dans leur demeure. On y découvre un stock d’armes. A partir de là, on remonte une filière. Plusieurs trafiquants d’armes sont arrêtés, dont un Libanais naturalisé français, et des Guinéens déjà condamnés à mort par contumace par le tribunal populaire de Conakry.
En remontant dans le temps, on découvre de nouveaux indices. Le gouverneur du Sénégal oriental, M. Bah Babacar, rapporte qu’en prenant son commandement, quelques mois plus tôt, il avait rencontré à Tambacounda un capitaine français portant le béret des parachutistes. Le commandant de cercle (un fonctionnaire français de l’assistance technique) lui avait présenté cet officier comme son adjoint. Le Gouverneur, surpris de ne pas voir figurer le nom du capitaine sur la liste des fonctionnaires de la province qu’on lui avait communiquée à Dakar, l’avait promptement renvoyé. Après la découverte des armes, le gouvernement sénégalais ouvre une enquête parallèle sur les activités de l’officier para. On veut le faire interroger. Trop tard. Il a déjà quitté Dakar… Mamadou Dia a cependant recueilli des éléments précis. « Toujours les parachutistes ! … » constate, désabusé, un ministre sénégalais. Dia préfère toutefois garder le silence pour ne pas troubler les bons rapports entre Paris et Dakar à quelques semaines de l’indépendance de la Fédération malienne.
A Conakry, le tribunal populaire juge des charrettes entières « d’éléments contre-révolutionnaires ». On expose à la maison du parti les armes de fabrication française ou américaine découvertes chez certains adversaires du régime. Sékou Touré accuse l’ambassade de France d’avoir distribué quinze milliards de francs C.F.A. 6 pour fomenter le complot. Des diplomates étrangers de Conakry ont découvert dans un annuaire du Quai d’Orsay que le Consul général de France, M. Antoine Dargent, ancien officier, avait servi naguère en divers postes comme attaché militaire-adjoint : or cette fonction, par consentement tacite, est, dans les ambassades, celle qui couvre les activités de renseignement ; conclusion du syllogisme : M. Dargent, ancien officier de renseignement, ne peut être que la cheville ouvrière du complot. Ce soupçon ne facilitera guère la tâche du consul quand il voudra rendre visite à nos compatriotes détenus.

Le gendarme de Dinguiraye

Toutes les cellules P.D.G.-R.D.A. sont sur pied de guerre. On s’attend à d’autres complots. Ce qui apparaît, vu de Paris, tentatives quasi-folkloriques de quelques maniaques de l’ « action », prend aux yeux des dirigeants de ce petit pays de trois millions et demi d’habitants les dimensions d’une vaste conjuration. Sur tout le territoire, l’imagination aidant, la « complotite » sévit (elle est l’occasion, au demeurant, d’arrêter des dizaines de citoyens soupçonnés d’opposition au régime). Un matin de juin 1960, au palais, Sékou est en conversation avec un journaliste français, dans le petit salon jouxtant le grand bureau de fonction. Familièrement, entre le personnage numéro deux de la hiérarchie guinéenne, le président de l’Assemblée nationale, Diallo Saïfoulaye. Il ne porte pas encore le titre de « El Hadj » qu’il ramènera un peu plus tard d’un pèlerinage aux lieux saints de l’Islam. Souriant et silencieux à son habitude, il tend à Sékou un télégramme qui vient de parvenir au siège du parti, un télégramme transcrit sur un bon vieux formulaire jaune hérité de l’administration coloniale. Sékou s’excuse auprès de son visiteur, jette un coup d’oeil sur le message. Il a aussitôt un sourire rusé, et tend le papier au journaliste. « Lisez vous-même. » Le télégramme est de la sous-section R.D.A. de Dinguiraye, dans le Nord. Des hommes d’un village ont aperçu hier soir le « gendarme ». Il rôde en brousse. Les militants assurent le parti de leur vigilance. Les populations sont mobilisées pour capturer l’intrus. Le journaliste rend le papier à Sékou et l’interroge du regard. Sékou explique. « Un gendarme français en poste à Dinguiraye jusqu’à l’indépendance a été, depuis, muté au Sénégal. Mais on sait qu’il a pour mission de revenir clandestinement en territoire guinéen, rencontrer des éléments contre-révolutionnaires. Depuis plusieurs jours, la sous-section du parti est alertée. Cette fois, on « est prêt de le tenir. » Les militants de Dinguiraye ont-ils réellement vu le sous-officier blanc ? Ou bien s’agit-il encore d’une rumeur née de la « complotite » ? Peu importe. Dans le climat du moment, nul ne songe à mettre en doute la nouvelle 7.

Le vrai complot … et l’autre

L’aura de mystère qui entoure toujours l’action des « Services » stimule les imaginations. A Dakar ou à Abidjan, on considère couramment que le S.D.E.C.E. était le maître d’oeuvre du complot qui vient d’avorter. La réalité est plus modeste. Elle n’est pas moins intéressante.
Les responsables français du renseignement étaient depuis longtemps en contact, professionnellement, avec les cercles de l’opposition guinéenne. Une commune hostilité au régime de Sékou Touré facilitait les relations. Le S.D.E.C.E. disposait d’antennes auprès de deux catégories d’opposants : les chefs traditionnels du Fouta-Djalon ; les commerçants et certains intellectuels vivant à l’extérieur, au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire. Notables musulmans du Fouta et commerçants de l’extérieur, auxquels se joignent de plus en plus nombreux, des réfugiés ayant fui le régime de Sékou, n’ont qu’un désir : renverser le pouvoir à Conakry, rétablir un régime libéral bénéficiant de l’aide française. A leurs correspondants des Services, ils demandent un appui : financier, matériel et politique. Par la filière du S.D.E.C.E., le premier ministre, M. Debré est alerté. Ces gens, a priori, lui sont sympathiques. Sa tendance personnelle serait de leur répondre favorablement. Mais il ne veut pas prendre de décision avant d’en référer au chef de l’État qui a rangé les affaires africaines dans le « domaine réservé ». La question est donc posée à l’Élysée. De Gaulle ne répond pas. Ni oui ni non. M. Debré préfère, dans ces conditions, ne pas s’engager à la légère. D’autant plus que le principal collaborateur du général pour les questions africaines, M. Jacques Foccart, lui conseille la prudence. Le Secrétaire général de la Communauté a des doutes sur la représentativité réelle des émissaires de l’opposition guinéenne. Cela n’empêche pas, naturellement, de garder le contact avec eux, de voir venir. Si le complot paraît bien emmanché, si ceux qui s’en présentent comme les chefs font la preuve de leur sérieux, on pourra, peut-être, leur rendre quelques services.
Les relations continuent donc, à la base, entre les agents des Services français et leurs correspondants guinéens. Les premiers observent, presque au jour le jour, pour rendre compte, les préparatifs de soulèvement. Le projet de l’opposition est de déclencher une insurrection dans le Fouta. La date prévue est le mois d’avril 1960. Des emplacements de maquis sont déjà préparés. Des armes, achetées par l’intermédiaire des commerçants de l’extérieur, y sont acheminées clandestinement. Des opérations de diversion sont prévues aux frontières, par des commandos opérant à partir de Côte-d’Ivoire et du Sénégal. A la Direction générale du S.D.E.C.E., à Paris, on met en alerte le service « Action ». Il doit préparer des moyens d’intervention, dans l’hypothèse où les maquis se montreraient capables de tenir assez longtemps contre les forces gouvernementales : renforts d’armes, distribution de subsides, infiltration ou parachutage de quelques techniciens de la guérilla pour conseiller les rebelles et de spécialistes des transmissions pour assurer leurs liaisons. Une ou deux équipes « Action » sont déjà à pied d’oeuvre sur chaque frontière. Le gouvernement sénégalais n’est pas dans le secret. Mais celui de Côte-d’Ivoire, informé par des réfugiés guinéens, donne une approbation tacite à l’opération… pourvu qu’elle réussisse.
Ce que le S.D.E.C.E. ignore alors, et probablement aussi les éléments d’opposition avec lesquels il est en contact, c’est qu’à Conakry, un second complot se trame à l’intérieur même du gouvernement. Plusieurs ministres et hauts fonctionnaires de l’entourage présidentiel préparent un coup d’État, ou au moins la création d’une équipe d’opposition. Ceux-là ne sont pas tellement animés de motifs idéologiques que de griefs personnels contre Sékou. Le hasard veut que le chef de l’État guinéen soit informé de ces menées, et fasse brusquement arrêter leurs instigateurs, quinze jours avant la date prévue pour le déclenchement de l’insurrection dans le Fouta. Les deux « complots » se sont télescopés. Dans la confusion du moment, les responsables du premier projet, en entendant Sékou Touré tonner à la radio, se croient découverts aussi, s’affolent, et prennent la fuite de l’autre côté de la frontière. Une partie des armes déjà introduites en Guinée est précipitamment enterrée sur place, l’autre partie ramenée en territoire sénégalais et camouflée. La panique a tout balayé. On a même vu quelques individus, se croyant démasqués, se rendre eux-mêmes aux autorités. Leurs révélations fragmentaires ont alerté le chef de l’État guinéen qui, à ce moment-là seulement, a commencé de mettre en cause les gouvernements du Sénégal et de Côte-d’Ivoire. Un capitaine de la gendarmerie sénégalaise, chargé d’enquêter à la frontière, a découvert par hasard un dépôt d’armes. Il a entrepris alors une fouille systématique des villages de réfugiés guinéens et a mis la main sur deux ou trois autres dépôts. Les équipes du S.D.E.C.E., depuis longtemps, avaient été rappelées.
Échaudés par l’expérience, les Services spéciaux français montreront désormais plus de circonspection dans leurs rapports avec les émigrés guinéens.

La création du franc guinéen

Fin mai, un mois après l’annonce du complot, Sékou a fait transmettre un message à de Gaulle. L’intermédiaire a été l’un des dirigeants du groupe Pechiney, qui continue malgré l’indépendance à exploiter le complexe de Fria. Le leader guinéen dit souhaiter, malgré les derniers événements, la reprise des bonnes relations avec la France. Le général a trouvé que la communication de Sékou était rédigée sur un ton raide. En ôtant ses lunettes, il a eu, devant l’industriel français, un commentaire entré depuis dans la petite histoire :
— « Ce Sékou Touré, quel orgueilleux ! »
On enverra bien en Guinée, dans l’été 1960, pour une nouvelle mission exploratoire, un haut fonctionnaire des Finances, M. de Wailly. Son voyage sera encore plus décevant que ceux de MM. Hessel et Seydoux. D’abord parce que après l’affaire du complot où des Services français ont été indéniablement mêlés, les Guinéens souhaitent plus que jamais un contact politique avec la France. Ensuite parce que la froide logique d’un inspecteur général des Finances les rebute, en un domaine où ils manquent de compétence. Enfin parce que toutes négociations de caractère financier ou monétaire continuent à buter sur le refus des Guinéens, au nom de l’indépendance nationale, d’accepter les règles « humiliantes » fixées par les autorités de la zone franc. Plutôt que de plier devant la discipline d’une zone monétaire contrôlée par l’ex-colonisateur, Sékou rêve maintenant de créer une zone monétaire autonome, qui serait un exemple et un pôle d’attraction pour l’Afrique entière. Des experts des pays communistes, voire des amis français « de gauche » l’encouragent : il s’agit à leurs yeux d’une intéressante expérience de laboratoire. Sékou franchit le pas en octobre 1960.

Erratum. — Le régime mit le franc guinéen en circulation le 1er mars, et non pas en octobre. — T.S. Bah

Tous les avoirs français en Guinée sont « gelés ». A l’occasion du changement de monnaie, le nouvel Institut d’émission guinéen fait main basse sur les billets C.F.A. en circulation dans le pays ; il saisit, dans les coffres de la succursale de Conakry de la B.C.A.O 8, trois milliards et demi de francs C. F. A. constituant la réserve non émise. Pour les autorités monétaires de la zone franc, c’est une escroquerie. De même, les dernières entreprises françaises en Guinée seront progressivement spoliées, sans qu’aucun accord d’indemnisation puisse être trouvé puisque les Guinéens mettent toujours en avant le préalable d’un règlement du contentieux politique.

Un nouveau « complot »

Bien vite, on s’aperçoit que la réforme monétaire n’a rien arrangé pour l’économie guinéenne. Au contraire. Les États voisins restent solidaires de la zone franc. La nouvelle monnaie guinéenne n’est qu’un signe de papier sans valeur au-delà des frontières. La contrebande avec les pays limitrophes se développe alors sur un rythme incroyable. Pour se procurer des billets C.F.A., commerçants et paysans vont vendre clandestinement au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire leurs denrées et leur bétail. Des villages entiers s’expatrient, pour s’installer dans les deux pays francophones limitrophes. L’opposition musulmane du Fouta-Djalon se réveille, à l’approche des élections présidentielles du 15 janvier 1961. Un économiste français, membre du P.S.U., qui rentre de Conakry, confie à des amis de Dakar, début décembre, qu’en raison des difficultés intérieures guinéennes, la découverte d’un nouveau « complot » est dans l’ordre des choses.
Le 1er janvier, Radio-Conakry annonce qu’une conjuration s’est nouée au Sénégal pour saboter les élections guinéennes. Des Guinéens en exil et un officier de renseignements français en seraient les instigateurs. L’ambassadeur de France à Dakar, M. Hettier de Boislambert, se serait rendu lui-même à la frontière, fin décembre, pour remettre des armes et de l’argent à des éléments contre-révolutionnaires chargés de tuer Sékou Touré. Le leader guinéen confirme ces accusations dans un discours du même jour.
M. de Boislambert, qui est un gentilhomme, s’indigne : l’accuser de vouloir faire assassiner Sékou, c’est porter atteinte à son honneur personnel et à celui du général de Gaulle, président de la Communauté, dont il est à Dakar le haut représentant.
L’ambassadeur s’est bien rendu, récemment, dans la région frontalière. Mais c’était tout simplement pour chasser, puis prendre quelques jours de repos, dans ce haut lieu du tourisme africain qu’est le parc zoologique de Niokolo-Koba.
Quant aux contacts entre un officier français et des réfugiés guinéens, ils ont bien eu lieu. Mais pas pour le motif que proclame Sékou. On a seulement étudié, en vain, un moyen de faire évader un ressortissant français, Pierre Rossignol, emprisonné au camp militaire de Kindia. Les conditions lamentables de sa captivité projettent de singulières lueurs sur les coulisses du régime guinéen, deux ans après l’indépendance, et sur la rapide dégradation de la mystique révolutionnaire du P.D.G.-R.D.A.

L’affaire Rossignol

Propriétaire de plusieurs entreprises commerciales, notamment d’une pharmacie, d’une boutique d’optique, d’un atelier de réparation radio, d’une société de transport, président de l’AéroClub de Conakry, Pierre Rossignol est en Guinée un homme considéré. Ses rapports avec les autorités sont excellents. Sa femme exploite la pharmacie, et il utilise pour ses autres entreprises les services d’un technicien-radio, Claude Bachelard, et d’un opticien, de nationalité suisse, Francis Fritschi. Bachelard, né en Guinée, connaît le pays mieux que quiconque. C’est un garçon habile et débrouillard, sportif, pilote d’aéro-club. Survient, en avril 1960, la découverte du premier complot. Des émissions clandestines de radio, appelant à la révolte contre Sékou Touré, ont été localisées dans la région de N’zérékoré. Un matin, Bachelard accourt chez Rossignol. Il est défait, hagard. On vient de le prévenir de sa prochaine arrestation. Les autorités guinéennes le suspectent, en raison de ses compétences techniques et de ses fréquents déplacements, d’être l’un des responsables des émissions-pirates. Son employeur l’interroge. Est-il réellement du complot ? Bachelard jure que non 9 ! Rossignol lui conseille alors d’aller se mettre sous la protection de l’ambassade, et le fait accompagner en voiture par Fritschi. A l’ambassade, on presse le radio-technicien de quitter la Guinée. Mais comment échappera-t-il à la surveillance policière ? Bachelard revient demander conseil à son patron. Rossignol a une idée. Puisque son employé est pilote, qu’il aille donc prendre un verre au bar de l’aéroport, où sa présence est familière, et là-bas, qu’il se débrouille, au moment opportun, pour sauter dans un Jodel de l’Aéro-Club et mettre le cap sur Dakar.
L’évasion réussit. Mais la police guinéenne vient demander des comptes à Pierre Rossignol. En aidant Bachelard à s’enfuir, ne vient-il pas de signer sa complicité dans le complot? D’ailleurs, n’est-il pas lui-même propriétaire d’un poste émetteur-récepteur, qu’il a fait venir de France soi-disant pour équiper son bateau ? Le commerçant a beau expliquer que ce poste, arrivé à Conakry en pièces détachées, n’a jamais été monté faute d’autorisation, et qu’on peut facilement en retrouver les éléments toujours entreposés dans une arrière-boutique, la Sûreté guinéenne continue à se méfier.
A l’issue d’un dernier interrogatoire, un samedi matin, un haut fonctionnaire de la police se montre pourtant conciliant :
— « Rentrez chez vous. Profitez du week-end pour vous reposer. Nous reprendrons cette conversation lundi. » Rossignol, qui a la conscience tranquille, ne comprendra pas, sur le moment, que l’autre lui tendait la perche, pour lui laisser le temps de prendre la fuite. Le lundi, il est arrêté, en même temps que son employé Fritschi.
Le 10 mai, il est condamné par un tribunal populaire à vingt-cinq,ans de travaux forcés, Fritschi à cinq ans. Bachelard est condamné à mort par contumace. Les biens de Rossignol sont confisqués. Sa femme, gravement malade, doit être rapatriée dans un total dénuement. Elle est hospitalisée à Villejuif pour le traitement d’une tumeur au cerveau.
Le 25 mai, à Dakar, de « source officieuse » française, on annonce la mort de Rossignol. Il aurait succombé aux mauvais traitements de ses geôliers. En France, se manifeste un début d’émotion. M. Pierre Marcilhacy, sénateur de la Charente (ind.) demande au ministre des Affaires étrangères, par la voie d’une « question écrite », quelles mesures le gouvernement compte prendre « pour assurer en Guinée la protection des ressortissants français ». Le 27, arrive à Paris un dirigeant de la société Pechiney, chargé d’un message de Sékou pour de Gaulle. La veille de son départ de Conakry, il a pu entrevoir brièvement Rossignol dans sa cellule. Il en informe aussitôt le quai d’Orsay. Un démenti est publié : Rossignol est bien vivant.
Sa captivité va durer deux ans. La prison de Kindia, où il a été transféré, est emplie d’une étrange clientèle : des anciens combattants soupçonnés de « complot » ; des métis, suspects en raison de leur ascendance française ; des enfants : les habitants d’un village entier ayant été arrêtés, des bébés sont nés en prison. Rossignol restera des mois confiné dans une cellule de 2 m. 20 sur 1 m. 50, éclairée par une lucarne. Cinq minutes de promenade quotidienne. Interdiction de se montrer à la lucarne. On le laissera d’abord vingt jours sans nourriture. Au fil des mois, ses cheveux non coupés descendront jusqu’au bas du dos, sa barbe jusqu’au ventre. Avec une énergie désespérée, il s’obstine, chaque nuit, quand tombe de la lucarne un peu de fraîcheur, à faire quelques mouvements de culture physique, des tractions contre les barreaux de la lucarne. Un gardien laisse tomber un jour devant la porte de la cellule une feuille de papier à cigarette. Avec une mine de crayon qu’il cachait depuis son arrivée à Kindia, le détenu réussit à écrire un mot pour un médecin africain de la ville. Il confie le message au boy de la cuisine qui lui apporte, irrégulièrement, son brouet. Trois jours plus tard, le ministre de la Santé en personne, le Dr Roger Najib Accar, rend visite à Rossignol et lui promet un meilleur traitement. De fait, la nourriture devient plus abondante, la lecture des journaux est autorisée. Puis, après trois mois, c’est de nouveau l’ancien régime. La prison de Kindia ne désemplit pas. Au bout d’un certain temps, Rossignol est parvenu à une macabre constatation : les détenus africains meurent généralement le samedi. Explication : l’infirmier du camp passe la visite le vendredi; soit inexpérience, soit ordres reçus, il fait à certains détenus des piqûres mortelles dont ils succombent le lendemain … En septembre 1961, Rossignol a une autre visite. Celle d’un ressortissant français, nommé Alata, un ancien employé du Trésor resté au service du gouvernement guinéen. Alata fait partie de cette poignée de Français, de tendances progressiste ou communiste, qui gravitent dans l’ombre de Sékou Touré, de la même veine que ceux qu’on appellera peu après, en Algérie, des pieds rouges. Alata s’est acquis naguère une réputation de dynamitero, en proclamant partout en ville qu’il était prêt à combattre en Algérie, contre le colonialisme, à la tête d’une brigade internationale. Il est, probablement, un pur. Car il s’indigne du traitement infligé à Rossignol, réprimande le régisseur de la prison, menace de faire un rapport à Conakry. Sa visite était en relation avec le bref séjour que viennent d’effectuer en Guinée MM. Pierre Mendès-France et François Mitterrand. Tous deux se sont enquis du sort de Rossignol, et Sékou a voulu faire pour eux un geste de bonne volonté. A partir de là, le régime de Rossignol sera à nouveau amélioré. Il pourra même voir, pendant cinq minutes, le consul général de France, M. Dargent.
Cependant, de son côté, Mme Rossignol, toujours en traitement à Villejuif, se démène pour la libération de son mari. Apprenant qu’un ténor du barreau genevois, Me Nicolet, est chargé des intérêts de Fritschi, le codétenu de son mari, et sachant par ailleurs que l’avocat suisse, défenseur habituel du F.L.N., peut pour ce motif avoir l’oreille du gouvernement guinéen, elle lui demande d’assurer également la défense de Pierre Rossignol. Me Nicolet accepte, mais demande une provision de 1.500.000 francs 10. Le service social du ministère des Affaires étrangères consent à la malheureuse femme un prêt d’honneur d’un montant équivalent, qu’elle porte elle-même à Genève au cabinet de l’avocat.

Un ambassadeur de bonne volonté : M. Jean-Louis Pons

Entre-temps, l’affaire Rossignol est devenue, au niveau de la Guinée, une affaire d’État. Le 13 avril 1961, un nouveau représentant de la France a présenté ses lettres de créance au président Sékou Touré. M. Jean-Louis Pons est le premier, depuis 1959, à porter le titre d’ambassadeur et non plus de chargé d’affaires. Cette élévation protocolaire est le signe que Paris fait un geste en direction de Conakry. La diplomatie gaulliste s’est progressivement acheminée vers un règlement négocié du conflit algérien, et s’apprête à jouer sur une grande échelle la carte de la coopération avec le Tiers monde. Dans cette perspective, et la fin de la guerre d’Algérie n’étant plus qu’une question de mois, il devient utile de normaliser les relations avec cet autre pôle du tiers monde africain qu’est la capitale guinéenne. M. Pons arrive précédé d’une excellente réputation. Ancien contrôleur civil au Maroc — ce qui, dans le contexte anticolonialiste, n’est pourtant pas une référence – il y a gagné l’estime des nationalistes de l’Istiqlal. Attaché en 1956 au cabinet de M. Alain Savary, secrétaire d’État aux Affaires tunisiennes et marocaines, il a participé activement aux négociations ayant conduit à l’indépendance des deux protectorats. Comptant nombre d’amis dans les milieux dits « mendésistes », il est homme à venir en Guinée sans préjugés et avec bonne volonté. Plusieurs échos flatteurs, dans la presse de gauche, quand a été connue sa nomination, ont favorablement prévenu Sékou Touré.
L’accueil de Sékou est cordial.
— « Je sais, lui dit en substance le président, que la France peut se passer de la Guinée, mais que la Guinée a besoin de la France. »
Mais il faut d’abord « lever un préalable » comme on dit dans l’affreux jargon de l’ère décolonisatrice : le cas Rossignol. Le sort du pharmacien-commerçant va faire l’objet d’une curieuse négociation quadrangulaire. Arguant des services rendus aux nationalistes algériens par la Suisse, le gouvernement de Berne a demandé au F.L.N. d’intervenir auprès des Guinéens pour obtenir la libération de son ressortissant Francis Fritschi.
Le chef de la section politique du ministère suisse des Affaires étrangères, M. Probst, se rend en personne à Conakry. Il demande à l’ambassadeur de France de ne pas trop insister, dans l’immédiat, sur le cas Rossignol, pour faciliter la libération de son codétenu plus légèrement condamné. La libération de Fritschi créera un précédent qu’on pourra invoquer en faveur de Rossignol à qui l’appui du gouvernement suisse ne sera alors pas ménagé. Il sera ainsi fait. L’ancien employé de Rossignol est remis en liberté fin 1961, après de nombreuses démarches des représentants du F. L. N. à Conakry. Et le 1er avril 1962, dans l’euphorie créée à Conakry par les accords franco-algériens d’Évian, Pierre Rossignol, à son tour, sort de prison. Il est aimablement accueilli par le ministre de l’Intérieur, Keita Fodeba, et celui des Affaires étrangères, Lansana Beavogui. Feignant de les croire mal informés sur ce qui se passe dans les prisons guinéennes, il leur raconte ce que sont les conditions de captivité à Kindia. Les deux ministres manifestent la dose d’indignation qu’il faut, M. Rossignol se rend ensuite à l’ambassade de France, où il remercie de ses efforts M. Jean-Louis Pons, puis, ses biens étant toujours séquestrés, va passer la nuit à la Mission catholique. Il prend le lendemain l’avion pour la France, après vingt-six ans de séjour en Guinée. Il laisse derrière lui, aux mains des autorités guinéennes, des biens évalués à cent dix millions de francs C.F.A.
D’indemnisation, il ne sera question qu’en rêve.

Mendès-France et Mitterrand à Conakry

Depuis le début des négociations franco-algériennes, le ton des commentaires de Conakry envers la France avait progressivement changé. Déjà, la répression du putsch militaire d’avril 1962 [sic !] avait été considérée par les dirigeants du P.D.G. comme une preuve de la détermination de de Gaulle à imposer coûte que coûte l’ « Algérie algérienne ». L’invitation en Guinée, en septembre 1962, à l’occasion de la conférence nationale du P.D.G., de MM. Mendès-France, Mitterrand et de l’ancien gouverneur Jean Mauberna, avait pris une signification très positive. P. M.-F., l’homme des accords de Genève et de la déclaration de Carthage, et François Mitterrand, ancien président de l’U.D.S.R.-R.D.A. 11, étaient les deux leaders métropolitains dont Sékou, au Parlement français, s’était senti le plus proche. L’invitation au dernier gouverneur montrait aussi que les Guinéens commençaient à se débarrasser de leurs complexes de colonisés.
L’accueil fait à l’ancien président du Conseil et à l’ancien ministre de la France d’outre-mer, alors qu’ils n’avaient plus aucun titre officiel, fut digne d’une réception de chef d’État. Sékou en personne, entouré de plusieurs ministres, attendait àl’aéroport l’avion qui les amenait d’Abidjan 12. La foule était massée dans les rues pour applaudir le cortège avec son escorte de motards. Pendant leur séjour, les deux hommes politiques français bénéficièrent du dispositif habituellement réservé à des chefs d’État : officiers d’ordonnance, voitures à pavillon tricolore, ministre pour guider leurs visites. A l’ouverture de la conférence nationale du P.D.G., Sékou Touré les salua, ainsi que M. Mauberna, en des termes extraordinairement chaleureux 13. A plusieurs reprises pendant leur séjour, Sékou vint, sans protocole, au volant de sa Mercédès, « giberner » avec ses hôtes, dans la villa qu’il avait mise à leur disposition.
M. Pons se trouvait alors absent de Conakry, pour un motif strictement privé : il était parti en France se marier. Le conseiller qui assurait l’intérim ne poussa pas l’audace jusqu’à donner une réception à l’ambassade en l’honneur d’un ancien chef du gouvernement français. Pour lui, P. M.-F. était d’abord une personnalité de l’opposition. (D’ailleurs, il n’est pas sûr qu’à l’époque M. Michel Debré, premier ministre, n’ait pas considéré comme une provocation l’invitation par les Guinéens de deux anciens dirigeants de la IVe République…)

La mission de Diallo Saïfoulaye à Paris

L’annonce, fin mars 1962, de la conclusion des accords d’Évian crée du côté guinéen l’occasion attendue pour un rapprochement avec le gouvernement français.
Dès le 2 avril, au lendemain du jour où le « cas Rossignol » a été réglé, une importante délégation gouvernementale se tient prête à prendre l’avion pour Paris. Son voeu est de rencontrer le général de Gaulle. Notre ambassadeur doit les persuader, non sans mal, de retarder leur départ. Il leur explique, avec sans doute quelque regret, que le général n’est pas homme à les accueillir en son Élysée avant que la liquidation du contentieux entre les deux pays ait été suffisamment avancée. Mieux vaut les empêcher de partir que de les exposer à une déception cruelle sur les bords de la Seine.
Les Guinéens s’inclinent, mais ils ont, eux, du mal à comprendre l’attitude française. Dans un rapport à son département, M. Jean-Louis Pons résume ainsi leur état d’esprit :
— « Pour les Guinéens, la solution à toutes les difficultés qui se sont élevées entre les deux gouvernements est simple : M. Sékou Touré est invité à Paris par le général de Gaulle; il y reçoit l’accueil (assez extraordinaire) que le général Eisenhower et M. Khrouchtchev lui ont réservé à Washington et à Moscou dès les premiers mois de sa prise de pouvoir. Il défile sur les Champs-Élysées et en rentrant à Conakry, il recueille sur le plan intérieur les fruits de son triomphe. Plus tard, des ministres français, et, sans doute, le général de Gaulle, viendront à Conakry signer, d’égal à égal, des accords de coopération que la Guinée attend avec une impatience non dissimulée. »
A notre ambassadeur, les dirigeants guinéens ne cessent de répéter :
— « Réglons d’abord les questions politiques, le reste viendra par surcroît. » On a peine à comprendre à Conakry pourquoi les pays africains voisins, qui avaient voté «oui » en septembre 1958, mais sont quand même devenus indépendants en 1960, continuent à bénéficier de l’aide française sous toutes ses formes, alors que la Guinée, pour avoir choisi l’indépendance la première, continue à être boudée et pénalisée. Ce qu’on attend de la France, sans le dire, c’est une réparation.
La radio guinéenne a beau multiplier les éloges au général de Gaulle, ce dernier reste de marbre envers ceux qui lui ont « manqué » en 1958. En septembre 1962, Sékou charge son nouvel ambassadeur à Paris, Tibou Tounkara, d’une démarche à l’Élysée. De Gaulle est-il disposé à recevoir une importante délégation gouvernementale guinéenne, que pourrait diriger le second personnage de l’État, El Hadj Diallo Saïfoulaye ? Par l’intermédiaire de M. Jacques Foccart, le général fait répondre que la venue de cette délégation est prématurée. Il préférerait que des réunions d’experts se tiennent d’abord à Conakry pour déblayer le terrain d’éventuelles négociations. Les Guinéens s’inclinent. A partir du mois de novembre 1962, deux Commissions d’experts siègent à Conakry. On se met d’accord, notamment,sur le calendrier selon lequel la Guinée remboursera à la B.C.A.O. les sommes saisies deux ans plus tôt ; elle transférera également des avoirs provenant des créances commerciales bloquées par la réforme monétaire de 1960. La France de son côté se reconnaît débitrice du montant des pensions militaires dont le versement aux anciens soldats guinéens avait été interrompu.
En mai 1963, M. Saïfoulaye vient enfin à Paris avec deux autres ministres. Il y prononce des déclarations d’un ton tellement aimable pour la France qu’on peut croire la crise définitivement réglée. Le 23 mai, M. Louis Joxe, ministre d’État, et M. Saïfoulaye signent des accords mettant fin au contentieux guinéen. Presque aussitôt le gouvernement français (où M. Pompidou a remplacé M. Debré) consent à la Guinée une avance de quinze millions de francs pour payer sa contribution au Fonds monétaire international.
Ce ne sera pas, cette fois encore, une réconciliation durable. Sékou eût souhaité que les accords financiers Joxe-Saïfoulaye reçoivent la suprême consécration politique : une audience du général pour le chef de la délégation guinéenne. Le silence de l’Élysée l’a ulcéré.

Nota bene — Cette version de G. Chaffard contredit celle de Ibrahima Baba Kaké, qui fait état d’informations selon lesquelles le général de Gaulle reçut et s’entretint avec Saifoulaye Diallo. — T.S. Bah

Du coup, le « Silly » fait machine arrière. Il conteste soudain l’évaluation, acceptée par ses propres négociateurs, des dettes guinéennes envers la France. Il trouve draconien le calendrier des remboursements établi par la Banque de France, et que le directeur de l’Institut guinéen d’émission venait, lui, de trouver raisonnable. Et pour bien montrer que le rapprochement récent avec Paris ne signifie nullement l’oubli du passé, que la Guinée reste un bastion de l’anticolonialisme, Sékou tolère, le jour de la Toussaint 1963 à l’occasion d’un défilé à Conakry, une mascarade tournant en dérision les anciens soldats africains de l’armée française. M. Jean-Louis Pons quitte la tribune officielle et demande des excuses. Sékou les lui consent quelques jours plus tard. Mais le climat des rapports franco-guinéens est redevenu maussade. Il le restera jusqu’à la rupture de décembre 1965.

Le protectorat économique américain

Au mois de février 1964, M. Pons arrive au terme de sa mission à Conakry 14. Il quitte la Guinée avec une certaine amertume. Plusieurs fois sur le point d’aboutir, ses efforts pour combler le fossé creusé en 1958 ont toujours, au dernier moment, buté sur de nouveaux obstacles. Il a vu la Guinée, vers laquelle il était venu avec sympathie, s’enfoncer d’année en année dans un désordre économique où l’option socialiste initiale n’est plus qu’une caricature. Le franc guinéen a perdu 70 % de sa valeur nominale. A peine débarquées, les marchandises importées par les sociétés d’État disparaissent : on les retrouve quelques jours plus tard sur les marchés des pays voisins à monnaies fortes. De l’importateur clandestin d’automobiles au revendeur de cigarettes, chacun tire du marché noir l’essentiel de ses ressources. Des ministres aux petits fonctionnaires, l’attrait des profits illicites n’épargne que peu de cadres du P.D.G.
Critiqué par les commerçants frustrés de leurs anciens monopoles, par les enseignants et les étudiants privés de libre expression, par les notables musulmans hostiles à la laïcisation, le régime de Sékou a perdu par ailleurs tout dynamisme révolutionnaire. Il se survit, au prix d’une rigoureuse et constante épuration. Les camps de détention s’emplissent, où l’on pratique couramment les méthodes brutales qu’on reprochait naguère, avec excès, à la puissance coloniale. Pour vivre, le régime guinéen tend la main à l’étranger. Les pays communistes continuent à l’aider, mais sans illusion. L’expulsion, en décembre 1961, de l’ambassadeur d’U.R.S.S., Daniel Solod, suspect de connivence avec le « complot des enseignants 15 » leur a montré les limites de l’engagement guinéen.
C’est à partir de cette manisfestation de non alignement que le régime a commencé à intéresser les États-Unis. Profitant de ce que l’humeur de la France laissait vide la place de l’Occident à Conakry, les Américains ont chercher à s’y installer. Non sans succès. C’est grâce à eux que le pays, depuis 1962, a pu survivre. Leur aide en surplus alimentaires (riz et farine de blé), au titre du programme Food for peace (Nourriture pour la paix), a dépassé les années 1963-1965, 7 millions de dollars. L’aide alimentaire pour 1966, a été de 2.380.000 dollars. En outre, des prêts importants, de l’ordre d’une vingtaine de millions de dollars, ont été consentis pour divers projets d’équipement. La mansuétude des États-Unis à l’égard du gouvernement révolutionnaire guinéen (qui reçoit par ailleurs l’assistance technique de plusieurs centaines d’experts de Chine populaire) s’explique surtout par l’intérêt que le grand capital américain porte aux ressources du sous-sol.
Après l’élimination par la Guinée, en 1962, de la Compagnie française des bauxites du Midi, la Harvey aluminium Company détient aujourd’hui 51 % des parts de la Compagnie des bauxites de Guinée, qui contrôle elle-même les gisements de bauxite de Boké les plus riches du monde. Or, la famille Harvey alimente indifféremment, aux États-Unis, les caisses électorales des républicains et des démocrates. Elle utilise les services du plus brillant avocat républicain, Thomas Dewey, ancien gouverneur de New York, ancien candidat à la Maison Blanche ; mais un membre de la famille préside le parti démocrate en Californie du Sud, et le vicep-résident de la firme, Keith Linden, est l’ancien trésorier du Comité électoral démocrate du Sénat. Grâce à ce jeu habile, la Harvey a pu obtenir, pour protéger ses investissements en Guinée, évalués à 31 millions de dollars, la garantie de l’A.I.D. (Agency for International Developement). Le Département d’État a bien spécifié, en une clause de style, que les autres producteurs d’aluminium avaient le droit de concurrencer Harvey en Guinée. Mais l’entente étroite entre les dirigeants de la firme et les ministres de Sékou Touré a néanmoins abouti à lui conférer un quasi-monopole 16.
A Fria, la Compagnie internationale pour la production de l’aluminium est contrôlée par la firme américaine Olin Mathieson Chimical Corporation, qui détient 48,5 % des actions, contre 26,5 % au groupe français Pechiney-Ugine. Or, les exportations de cette seule entreprise représentaient, en 1964, les 60 % des exportations totales de la Guinée.
Les diplomates américains en poste à Conakry n’ont cessé,depuis 1961 (c’est-à-dire depuis le conflit de Sékou avec l’ambassadeur soviétique), de pousser leurs pions. Leur thème habituel, et logique, a été : pourquoi la Guinée aurait-elle besoin de se rapprocher de la France, qui s’obstine à ne pas la traiter avec considération ? C’est ce que les membres de l’ambassade ne cessent de répéter en ville en toute occasion 17.

Le « complot » de 1965

Si le gouvernement français, de son côté, affiche la plus grande sérénité, il est évident que les Services spéciaux, faisant leur métier, ne se désintéressent pas des affaires guinéennes. Plusieurs centaines de milliers de ressortissants guinéens ont émigré, ces dernières années, vers la Côte-d’Ivoire et le Sénégal, fuyant le marasme économique de leur pays. Parmi eux, de nombreux mécontents, rêvant d’un renversement de régime. Des groupes d’opposition en exil se sont formés, à Dakar, à Abidjan, à Paris 18. Ils sont venus frapper aux portes des ambassades ou des services gouvernementaux français. Sans les aider directement, on les a écoutés avec sympathie, on a cherché à se renseigner sur leur représentativité, leurs chances de se substituer un jour au régime de Sékou. Aux yeux des gens en place à Conakry, ces émigrés sont devenus des « traîtres à la solde du colonialisme ». Et leurs amis ou parents restés au pays, des suspects en puissance.
Le 9 octobre 1965, quelques citoyens de Conakry, ayant pour porte-parole un nommé Mamadou Touré, dit « Petit Touré », commerçant, déposent les statuts d’un parti d’opposition légale, le « parti de l’Unité nationale de Guinée ». Ils sont aussitôt arrêtés, inculpés de complot à l’instigation des émigrés et des colonialistes. Le 15 novembre, le gouvernement guinéen accuse MM. Louis Jacquinot, ministre d’État, Raymond Triboulet, ministre de la Coopération, Jacques Foccart, secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches, et Philippe Koenig, nouvel ambassadeur de France à Conakry, d’avoir participé à la préparation d’un coup d’État. Ces personnalités françaises auraient même cherché à faire assassiner Sékou Touré, avec la connivence des gouvernements de Côte-d’Ivoire, du Niger et de Haute-Volta.
Le corps diplomatique est convoqué pour le 17 novembre, afin d’entendre une communication officielle sur le « complot ».
L’ambassadeur de France annonce au gouvernement guinéen qu’il n’assistera pas à cette conférence, où doivent être mises en cause ses propres activités. On lui fait alors savoir que s’il n’obtempère pas à la convocation, il devra quitter sur-le-champ le territoire guinéen. N’acceptant pas cette mise en demeure, le ministère français des Affaires étrangères ordonne à son représentant de regagner Paris.
Simultanément, M. Habib Deloncle, qui vit ses derniers beaux jours de secrétaire d’État aux Affaires étrangères 19, convoque l’ambassadeur de Guinée à Paris, M. Nanamoudou Diakité, et lui notifie d’avoir à quitter la France sans délai. M. Koenig prend l’avion le 17 novembre après-midi, M. Diakité le 18 ? au matin. Les ambassades sont fermées. Depuis des mois, celle de Guinée à Paris ne payait plus ses factures d’électricité et de téléphone. Entre Conakry et Paris, symboliquement, le courant ne passait plus. Le monde entier accueille avec un silence sceptique les nouvelles accusations de Sékou Touré. On a déjà découvert en Guinée trop de « complots ».
Aucune preuve n’a été fournie pour étayer les accusations contre les ministres français. On pense beaucoup plus à une opération de politique intérieure. C’est ce que vient promptement confirmer un remaniement ministériel et la mise à l’écart du ministre de la Défense et de la Sécurité, Keita Fodeba.
Désormais, le gouvernement français envisagera avec une complète indifférence l’avenir de ses relations avec la Guinée de Sékou Touré, promises à de nouveaux complots. Pourtant, Sékou, comme s’il s’accrochait malgré tout à différencier le régime gaulliste, avec lequel il n’a jamais trouvé de langage commun, et la République parlementaire et bon enfant qu’il a connue au Palais-Bourbon sous la IVe, accomplit en décembre 1965 une démarche insolite. Seul chef d’État étranger, il adresse,au lendemain du premier tour des élections présidentielles françaises, un message à François Mitterrand, candidat unique de la gauche. Il le félicite avec chaleur de son relatif succès (Mitterrand a mis de Gaulle en ballottage) et l’assure de la « volonté de coopération » du peuple guinéen. La plupart des chefs d’État africains ne jurent alors que par de Gaulle. Sékou, lui, en est resté à la IVe. Mitterrand est son ancien président de groupe à l’U.D.S.R.-R.D.A. ; il est aussi l’ami qui a rendu plusieurs visites à la Guinée indépendante boudée par de Gaulle. Comme Mendès, comme Defferre, Gérard Jacquet, François Billaux ou Pierre Cot 20, il représente, aux yeux de Sékou, une autre France, celle de la loi-cadre de 1956. En ce temps-là, un député de Guinée comptait autant qu’un sénateur d’Indre-et-Loire, pouvait accrocher dans les couloirs de la Chambre un président du Conseil, être reçu quand il le demandait par le président de la République, parler d’indépendance à Conakry devant le ministre de la France d’outre-mer sans risquer la rupture. En somme, Sékou, marqué par sa formation de militant cégétiste, s’est forgé, lui aussi, « une certaine idée de la France ». Le malheur est qu’elle ne coïncide pas avec celle de de Gaulle. Début octobre 1967 encore, quand le chef de l’État guinéen, aux prises avec de nouvelles difficultés intérieures, annonce son désir de reprendre la coopération avec la France, la première réaction à Paris est de réserve et de scepticisme.
L’histoire des déboires franco-guinéens, c’est d’abord l’histoire de l’incompréhension entre deux hommes aussi peu faits pour s’entendre que le vieux général à la glorieuse stature et l’ex-secrétaire général de la C.G.T. d’A.O.F. Deux hommes à l’orgueil immense et à la rancune tenace. Dans cette querelle d’un autre âge entre le suzerain âgé et le jeune féal en révolte, le premier a montré trop de rigueur, mais le second trop de légèreté.
Houphouët-Boigny, Senghor, Tsiranana, pour avoir su, au moment décisif, ménager le vieux chef, ont finalement mieux préparé l’avenir de leur peuple.

Notes
. Entretien avec l’auteur.
. Le Consulat du Pacifique, Julliard.
. On a découvert, par exemple, un trafic d’opium organisé par des officiers des « Services », pour améliorer le budget, notoirement insuffisant, des G.C.M.A. (Groupes de commandos mixtes aéroportés, chargés de missions secrètes en zone vietminh). Cette pratique, pour peu orthodoxe qu’elle soit, n’aurait pourtant été que relativement répréhensible si, au passage, divers chefs militaires n’avaient pris l’habitude de prélever leur dîme à des fins personnelles. Des officiers supérieurs et généraux, portant de flatteuses décorations et parlant haut de leur honneur, se sont ainsi préparés un pécule à l’approche de la retraite…
Le commandant en chef d’alors, Raoul Salan, refusa, quand il en eut connaissance de dénoncer ces trafics,pour ne pas nuire à la« réputation, de l’armée française et ne pas donner à l’adversaire vietminh une arme de propagande politique. De son silence malheureux est née la légende de sa complicité dans les enrichissements frauduleux de la guerre d’Indochine. En fait, Salan était intègre.
. Déclaration de M. Guéna à l’auteur. Le général Grossin, ancien directeur du S.D.E.C.E., aujourd’hui président de la société fermière de l’autoroute Esterel-Côte d’Azur, ne conteste pas que ses services aient étudié un projet d’opération contre Sékou Touré. Mais il assure qu’on leur a prêté un rôle excessif. Des officiers de la fameuse ne demi-brigade de parachutistes de choc, maison-mère des groupes « Action », et aujourd’hui dissoute, ont également fait allusion devant l’auteur à un « travail » contre la Guinée. M. Bernard Cornut-Gentille, qui avait, en 1960, quitté depuis plusieurs mois le ministère de la France d’outre-mer, en a lui aussi entendu parler.
. Achard retournera alors en Algérie. Il n’a cessé de rester en contact avec Salan, et au moment du putsch des généraux d’avril 1961, on le retrouvera tout naturellement dans le sillage de son ancien chef. Il passe ensuite dans la clandestinité. Sa présence est souvent signalée à Babel-Oued et il est fiché sous le nom de guerre de « capitaine Willy », comme l’un des principaux dirigeants de l’O.A.S. C’est sur son ordre, sera-t-il affirmé plus tard, qu’est assassiné en janvier 1962 le receveur principal de l’enregistrement d’Alençon, Pierre Locussol, membre d’un réseau d’aide au F.L.N. algérien. Condamné à mort par contumace en mai 1962, Jacques Achard vivait en 1967.
. Soit trente milliards de francs légers 1960. L’énormité de la somme enlève crédit à la « révélation» de Sékou.
. Souvenir personnel de l’auteur.
. Banque Centrale d’Afrique de l’Ouest.
. Cependant, coïncidence curieuse, Bachelard a séjourné en 1959 en Tunisie, comme radiotechnicien au titre de l’assistance technique. Il a précipitamment quitté le pays, sans que son nom ait été prononcé, après l’affaire du « réseau Magenta » : la découverte par les Tunisiens d’un système de tables d’écoutes fonctionnant pour le compte du S.D.E.C.E. Il est alors revenu en Guinée. Ce détail inédit a été confirmé à l’auteur en 1961 par un diplomate tunisien en poste à Paris.
10. 15.000 francs lourds.
11. Après son désapparentement du groupe communiste en 1951, le R. D. A. s’était apparenté administrativement à l’U.D.S.R. de René Pleven et François Mitterrand. L’alliance des deux formations a duré jusqu’en 1958.
12. Où Pierre Mendès-France et François Mitterrand venaient d’assister aux fêtes du premier anniversaire de l’indépendance de la Côte-d’Ivoire.
13. Voir document annexe. En même temps que les trois personnalités françaises se trouvait à Conakry M. Mohammed Masmoudi, alors ambassadeur itinérant du président Bourguiba auprès des capitales africaines. M. Mitterrand reviendra en Guinée au mois de janvier 1962 ; il sera accompagné de M. André Bettencourt, député (ind.) de Seine-Maritime, ancien membre du gouvernement Mendès-France sous la IVe République et futur membre du gouvernement Pompidou sous la Ve.
14. Il sera ensuite ambassadeur en Roumanie.
15. Au mois de novembre r96r, les responsables du syndicat des enseignants, MM. Keita Koumandian (secrétaire général), Ray Autra, Djibril Tamsir Niane, sont accusés de complot. Ils auraient subi l’influence de « milieux français », non autrement précisés, et reçu l’aide et les conseils d’une « ambassade d’un pays de l’Est .», celle de l’U.R.S.S. Une grève de solidarité avec les enseignants arrêtés éclate le 24 novembre dans les écoles et lycées de Guinée. Elle est durement réprimée. Pour avoir été en contact amical avec les dirigeants syndicalistes et avoir distribué sans discernement des brochures de propagande politique, l’ambassadeur d’U.R.S.S., M. Solod, est prié de quitter la Guinée. Il quitte Conakry le 16 décembre 1961. Au début de janvier 1962, M. Anastase Mikoyan, vice-premier ministre soviétique, vient lui-même en Guinée pour apaiser l’incident. Il est accueilli froidement, mais des relations diplomatiques normales sont rétablies. En 1965, MM. Ray Autra et Tamsir Niane bénéficient d’une libération anticipée. Mais M. Koumandian, vieil adversaire politique de Sékou Touré, restera longtemps détenu et deviendra le symbole de l’opposition intellectuelle au régime guinéen.
16. Dans le Washington Post du 15 mai 1966, Drew Pearson a décrit longuement les dessous de l’aide américaine à la Guinée.
17. Fin 1966, la Guinée a été inclue dans la liste des pays du tiers monde auxquels l’aide financière des États-Unis serait réduite. Mais en mars 1967, à la suite d’une visite à Washington du ministre guinéen des Affaires étrangères, Louis Lansana Beavogui, on a appris qu’elle serait finalement reconduite au niveau antérieur. On s’irrite à Paris de cette mainmise américaine sur l’économie guinéenne, et l’on feint de s’étonner qu’elle soit compatible avec une aide de Pékin et la présence de nombreux techniciens chinois. Le calcul de Washington est que la Guinée, en raison des ressources de son sous-sol, est promise tôt ou tard à un brillant avenir industriel : mieux vaut donc pour les États-Unis s’y trouver présents dès maintenant, à toutes fins utiles, quelles que soient les avanies verbales infligées à la fierté américaine par M. Sékou Touré, ou le caractère équivoque de la cohabitation sino-américaine. Rien n’empêchait la France de faire le même calcul, et de passer outre les impertinences des leaders guinéens. Les États-Unis ont occupé la place que la Ve République avait abandonnée, par mauvaise humeur : c’est de bonne guerre.
18. Ils ont tenté au début de 1966 de créer un « Front national de Libération », avec des sections en Côte-d’Ivoire, au Sénégal et en France. Mais la diversité des tendances et des intérêts représentés, et l’absence de leaders incontestés n’ont pas permis à leur action de se développer.
19. Chargé notamment des affaires africaines. A ce poste, M. Habib Deloncle, trop condescendant, n’a que modérément réussi à se concilier les sympathies des dirigeants d’outre-mer. Il est passé depuis à l’enseignement technique.
20. MM. Defferre et Gérard Jacquet furent les deux ministres socialistes de la France d’outre-mer qui assurèrent le vote et l’application de la loi-cadre, entre 1956 et 1958, en étroit accord avec le R.D.A. M. François Billoux fut à plusieurs reprises le représentant du parti communiste aux congrès annuels du P.D.G. M. Pierre Cot, comme député progressiste du Rhône et dirigeant du Mouvement de la Paix fut très lié à Paris avec MM. Sékou Touré et Diallo Saïfoulaye.

PenseeCourtemanche

Bienvenue dans mon monde d'exploration et de découverte ! Je suis Ingrid Allain, une voyageuse passionnée avec une curiosité insatiable pour la riche tapisserie de la culture africaine. Pour moi, l'Afrique n'est pas juste une destination ; c'est une fascination de toute une vie et une source d'inspiration. Des rythmes vibrants des cercles de tambours d'Afrique de l'Ouest à la perlerie complexe des artisans Maasaï, chaque coin de ce continent détient un trésor de traditions à découvrir. À travers mes écrits, je vise à partager la beauté, la diversité et la résilience des cultures africaines avec le monde. E-mail: [email protected] / Linkedin
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