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Interview d'Isaïe Biton Koulibaly

réalisée par email au cours du mois de septembre 2001 et proposé par Jean-Marie Volet

Avant d'être auteur, on est lecteur et vous avez souvent mentionné votre goût pour Pouchkine. Dans quelle mesure a-t-il marqué votre vision de la littérature?

J'ai été depuis ma tendre enfance un passionné du livre et de la lecture. Mon désir de devenir écrivain est dû à la lecture d'Alphonse Daudet, notamment le Petit Chose et Jack. Je peux citer également Pearl Buck dont j'ai lu presque toute l'oeuvre à la Bibliothèque Kennedy de Treichville à Abidjan quand j'avais à peine 15 ans. Les romans, et surtout les nouvelles d'Alberto Morovia ont accentué mon goût de l'écriture mais c'est à Aleksandr Sergheievitch Pouchkine que je dois mon esthétique, à ses quatres principes qui sont simplicité, clarté, rapidité et concision. C'est à juste raison qu'Henry Troyat écrira de lui : “La prose, si nue, si aisée de Pouchkine demeure un modèle du genre. Les phrases courtes, dépouillées d'épithètes sont ramassées autour d'un verbe vigoureux. Le récit se hâte de verbe en verbe, sec, précis, haletant. Pas le moindre embompoint oratoire. Rien que des nerfs et du muscle. Pour courir plus vite.” Comment ne pas être un disciple de celui qui écrit avec cette aisance et sérénité.

Il y a aussi eu l'influence des grands penseurs africains comme Amadou Hampaté Bâ qui a préfacé votre roman Ma joie en lui. Quels ont été vos rapports avec ce dernier ?

Depuis longtemps, je savais que le grand pape de la tradition africaine vivait dans le même quartier que moi. Nos domiciles respectifs se trouvaient à moins de huit cent mètres. Etudiant, je ne trouvais pas en moi assez de référence pour le pratiquer. Deux semaines après avoir commencé à travailler aux Nouvelles Editions Africaines, à l'essai, je me suis présenté chez Amadou Hampaté Bâ en lui disant :
— Je suis Isaïe Biton Koulibaly du service littéraire des NEA. J'aimerais savoir si vous n'avez pas de manuscrit à publier.
Le sage de Marcory, comme l'appelait affectueusement la presse ivoirienne en faisant allusion au nom du quartier où il habitait, a réagi ainsi :
— Isaïe Biton Koulibaly ! Quel grand nom! J'ai un manuscrit.
Il rentra sans sa chambre et revint avec le manuscrit de Jésus vu par un musulman. D'autres manuscrits allaient suivre. Et moi je devins l'un des plus grands habitués de la maison, et cela jusqu'à sa mort. De nombreux intellectuels, des écrivains, des étudiants, de simples citoyens d'ici et d'ailleurs passeront par moi pour rencontrer le grand maître. Mes discussions avec lui portaient en général sur mes trois thèmes favoris: la politique, la femme et Dieu. Lors du dixième anniversaire de sa mort j'ai été invité à faire un témoignage sur lui, ce qui m'a permis d'instruire les auditeurs et les lecteurs et de montrer que j'étais vraiment un de ses proches. A ma demande, Hampaté Bâ a bien voulu faire la préface de mon roman Ma joie en lui. Pour moi, Hampaté Bâ n'est pas mort. Il fait partie intégrante de ma vie. Son enseignement est d'un apport considérable dans les actions que j'entreprends.

Pour lui, la sagesse n'est pas associée au sérieux mais à l'humour, à “l'art de se servir du futile pour enseigner l'utile” dit-il. Dans quelle mesure partagez-vous aussi cette manière de voir les choses?

L'une des causes du succès de mes écrits résident dans l'utilisation fréquente de l'art humoristique. L'humour dans mes écrits provient sans doute de ma lecture du Canard enchaîné à travers lequel j'ai vite compris que le meilleur moyen d'informer et d'éduquer, c'est l'humour, qui est d'ailleurs un trait de l'intelligence. Comme le disait si bien Daninos: “L'humour est une disposition de l'esprit qui vous permet de rire de tout sous le masque du sérieux”.

Vos nouvelles ont toujours un très grand succès, comment expliquez-vous cet engouement des lectrices pour les histoires que vous écrivez ?

La nouvelle est un genre qui convient parfaitement aux Africains et aux Africaines. J'ai eu la chance d'écrire des nouvelles pour Amina depuis plusieurs années et j'ai bénéficié d'une très grande popularité dans de nombreux pays. Mes nouvelles ont du succès chez les hommes comme chez les femmes, ce qui s'explique par mon style tout fait de simplicité. Les lecteurs n'appréciaient plus cette littérature africaine qui ressemble plus à une construction mécanique qu'à de la littérature. Alors qu'on demandait aux auteurs de raconter, les autres démontraient. Moi, je raconte la vie de tous les jours et la vie de chacun. Les autres voulaient des articles élogieux dans la presse. Moi je veux me trouver dans le peuple. Dans la préface à mon recueil Le Domestique du président, Eliane Armand écrit: “Nous sommes fatigués de ces auteurs intelligents qui dissèquent au lieu de montrer, qui démontrent au lieu d'inventer, et qui parlent à l'esprit au lieu du coeur. Si dans le concert des littératures mondiales, l'Afrique a un rôle à tenir, c'est peut-être celui-ci: de ramener le roman à plus de naturel, de spontanéité, de le faire vivre et rêver. Et en ceci, Isaïe Biton Koulibaly, le plus simplement du monde, assume son rôle d'écrivain africain et mondial”.

Votre succès est donc dû à la simplicité.

En général, le succès est dû à trois facteurs, d'abord, le nom de l'auteur et j'ai eu la chance de me faire un nom assez vite. Les éditeurs changent souvent les noms des écrivains afin de faire impression (par example, on cherche souvent la voyelle i dans les noms et prénoms) ; deuxièmemnt, le titre car le lecteur achète souvent à cause du titre. Personnellement, je prends des mois pour chercher mes titres et suis devenu un spécialiste ; troisièmement, le style. Ce dernier facteur est déterminant pour la durée du succès et comme je l'ai déjà dit, j'ai été à bonne école dans ce domaine.

Quels souvenirs avez-vous de votre enfance, de votre première rencontre avec les livres ?

L'image que je garde de mon enfance, c'est mon acharnement à comprendre la langue française. A la maison nous étions les seuls à posséder un poste radio dans une grande concession. Mes parents, mes oncles écoutaient la radio et discutaient. L'époque était grave. C'était la lutte pour l'émancipation des peuples africains et aussi pour leur indépendance. Je m'en voulais terriblement de ne pas comprendre ce que disait l'homme qui parlait dans cette grosse boîte installée sur notre buffet. Et quand j'ai été à l'école (que curieusement je n'aimais pas) je me suis mis avec passion à étudier le français. En moins d'une année, je pouvais suivre le journal parlé, mais je contemplais déjà les livres avant d'aller à l'école. Mon parrain qui vivait à Treichville comme nous, possédait une grande bibliothèque et je me souviens que me disais : “Quand je serai grand, j'aurai ma bibliothèque aussi” ou encore “Quand j'irai à l'école, je vais lire des livres”. Et, c'es vrai que j'ai vraiment été gâté en lecture à l'école Saint Jean-Bosco de Treichville. Je décris d'ailleurs cette enfance dans une de mes nouvelles (Mon enfance) dans le recueil Le Domestique du Président.

Vous travaillez depuis de nombreuses années aux NEI. Comment en êtes-vous venu à travailler dans l'édition? En quoi consiste votre travail actuellement ?

Je suis donc né avec un intérêt prononcé pour la littérature et il était écrit quelque part que mon travail serait dans le livre. Adolescent, j'aimais tellement lire que je me demandais s'il existait un travail où tu lis et où on te paie rien que pour faire ça. A la suite d'une nouvelle publiée dans le quotidien national Fraternité-matin, j'ai reçu la lettre d'une dame qui voulait savoir si j'avais d'autres nouvelles de ce genre. J'ai pris rendez-vous avec elle pour lui montrer ce que j'avais écrit. Elle m'a conduit aux Nouvelles Editions Africaines où l'on connaissait déjà mon nom à cause d'une lettre que j'avais adressée au directeur général. A l'issue de l'entretien, on m'a proposé de travailler aux NEA. Le lendemain même, je commençais, au service littéraire par la lecture de manuscrits.

Avez-vous constaté des grands changements dans les goûts du public ivorien au cours de ces vingt dernières années? De nos jours quels sont les livres des NEI qui ont du succès et qui se vendent bien ?

Il est très difficile de parler du goût des ivoiriens en matière de lecture. Comme tous les lecteurs africains, ils aiment les livres qui parlent de leur environnement, de leur vie, de leur quotidien. Aujourd'hui comme hier, le lecteur africain, ivoirien aime se reconnaître dans une histoire. Ecrire pour écrire, comme le nouveau roman et comme le font certains écrivains africains pour plaire aux critiques ou par nombrilisme, a été un désastre pour la lecture en Afrique, creusant un fossé entre l'écrivain et son public. Aux NEI les livres qui ont du succès sont nombreux et variés. Ce sont les ouvrages de la littérature enfantine, la collection “Plaisir de Lire”, la collection “Adoras”. Très prochainement, nous lancerons une collection de romans policiers afin de capter la catégorie adulte qui ne prend pas goût à la littérature générale. Avec cette nouvelle collection , les frissons sont assurés et on espère qu'ils se mettront à la longue à lire autre chose.

La politique, la femme et Dieu sont, dites-vous, vos thèmes favoris. Quelle image en proposez-vous aux lecteurs dans vos livres ?

Quand je parle de Dieu, je ne cite pas des versets bibliques ou des commandements mais j'essaie d'illustrer quelques préceptes des Evangiles à travers mes récits. Ainsi dans Merci l'artiste, je pose le problème de la souffrance et de l'humilité que nous enseigne Jésus-Christ. A travers mes écrits je veux amener mon lecteur à l'idée de perfection, à voir l'autre comme étant lui-même. En ce qui concerne la femme, mon rôle c'est de l'amener à se voir dans un miroir et à jeter à la poubelle toutes les ordures qui peuvent entraver sa marche afin qu'elle aspire à devenir un être propre et transparent, mère du monde et de l'humanité. Mon roman Ma joie en Iui donne à mon lecteur l'image de la politique que je cultive : Construire l'Afrique à partir des villages. Toute la deuxième partie de ce livre est un programme de développement de l'Afrique à partir des villages.

Ce programme est d'ailleurs assez critique des “experts des organisations internationales” et des citadins. Comment voyez-vous le développement au village ?

Une grande partie de la population africaine vit dans les villages. Cette population vit largement au-dessous du seuil de pauvreté et son principal handicap se situe au niveau de l'instruction. Alors, il faut alphabétiser cette importante masse de la population dans leur langue. C'est le préalable à tout développement solide et durable de l'Afrique noire. Quand ces personnes sauront lire et écrire, leur environnement sera totalement modifié car ils auront à leur disposition une masse d'information et d'informatique. Du coup, cela sera aussi d'un grand apport pour leur pays. Dans Ma joie en lui, je suggère même la possibilité de traduire dans les langues locales les grandes oeuvres de la littérature mondiale. Ce serait un tremblement de terre dans la brousse…

Vous êtes très engagé dans les activités des paroisses Sainte Thérèse de Marcory et Saint Ambroise d'Angré. Comme réconciliez-vous cet engagement chrétien avec les croyances enseignées par les devins et des Sages que l'on trouve dans les villages ?

Je me considère comme un militant catholique. A mon baptême, quand j'avais une dizaine de jours, mon père a proposé de m'appeler Roger ou Claude. C'est au moment précis de mon baptême que le prêtre a dit : “Cet enfant s'appelera Isaïe”. On sait ce que représente ce prophète dans l'ancien testament. Quand on s'abreuve régulièrement des Siracides (les textes apocryphes de Ben sirac, le sage) on a un enseignement qui nous dispense de tout autre forme de sagesse. Les enseignements des dévins ou des sages sont au-dessous des enseignements de Dieu, de Jésus, des apôtres et des grands patriarches.


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