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Le congrès de Bamako ou la naissance du RDA/Le Manifeste Parlementaire de Septembre 1946 et la nécessité de l’unite d’action


Pierre Kipré
Le congrès de Bamako
ou la naissance du RDA

Paris. Editions Chaka. 1962. 190 p.
Coll. “Afrique Contemporaine” dirigée par Ibrahima Baba Kaké


V. — Un choix symbolique, Bamako

Situé au coeur du Sahel ouest-africain , Bamako n’a apparemment pas seul litre de gloire avant 1946 que d’être la capitale du Soudan français. C’est une ville coloniale comme beaucoup d’autres à cette époque. Et pourtant, le choix de Bamako pour abriter les premières assises du RDA est un symbole aux multiples facettes.
Bamako est le symbole d’une liaison avec l’histoire précoloniale, celui d’une tentative de rupture avec le centralisme colonial et enfin le symbole des nouvelles divisions politiques provoquées dans les colonies par l’ institution d’élections démocratiques.

Bamako en 1946 : une ville coloniale

Pays de vieille civilisation urbaine, le Mali de l’époque coloniale, appelé alors Soudan français, compte des cités au passé illustre.
Ce sont parmi tant d’autres, Tombouctou « la mystérieuse » et brillante cité de l’ère médiévale ; Gao, l’ancienne capitale du puissant empire Songhay ; Ségou, la capitale des Bambara ; Sikasso la place longtemps inexpugnable du Kénédougou. Dans ce tissu urbain où on trouve aussi, à l’époque prècoloniale, de nombreuses villes moyennes à côté de ces grandes cités, une multitude de villages de culture ou de villages-marchés complète le mode ancien d’occupation humaine de l’espace à la fin du XIXe siècle. Bamako, en 1883, au moment où le Colonel Borgnis-Desbordes l’occupe pour y construire un fort français, est l’un de ces villages du pays bambara.
Il est situé sur le neuve Niger. Voici comment Gallieni décrit Bamako en 1880 lors d’une mission d’exploration que Brière de l’Isle lui a confiée :

«… Sur la rive gauche, c’est ce marché qui constitue la capitale de ce petit Etat : il est situé à 800 mètres environ du Niger, au milieu d’ une grande plaine unie, que les montagnes du Menning bordent à l’ouest Bamako … ne renferme plus actuellement qu’un millier d’habitants et n’a rien qui le distingue des autres villages de la région. Pas de constructions spéciales, pas le moindre mouvement dans les rues ou aux environs … »

En fait, et bien que la description que donne ici Gallieni soit juste, ce village avait été une ville moyenne à la fin du XVIIIe-début du XIXe siècle ; en 1796, Mungo Park qui la visite estime sa population à environ 6000 habitants et il la décrit comme une ville active, grand marché du sel et des esclaves qui commande un des meilleurs sites sur les rives du Niger. Les guerres et profondes mutations que connaît la région ont réduit les avantages d’un carrefour naturel. La contraction des activités et la guerre avaient ruiné le bourg et le kafu fondés à la fin du XVIe-début XVIIe siècle par les Niaré. Ces Niaré, famille bambara, rejoints ici parles Touati ou Touré, les Dravé et des pêcheurs Bozo sont les vrais maîtres de la terre, tandis que les Bozo le sont du fleuve. Plus tard, surtout aux XVIIIe et XIXe siècles, des caravanes de Maures s’y arrêtent et participent à l’animation de l’agglomération, peu à peu, un des plus importants marchés de sel et d’esclaves en pays bambara.

Pris dans la tourmente des guerres de Ségou, des guerres omariennes et samoriennes, des razzias de marchands d’esclaves, les Niaré accordent bientôt, en 1880, leur amitié aux Français. Au coeur du kafu des Niaré, à Bamako même, Borgnis-Desbordes construit un fort en 1883. C’est le point de départ de la colonisation que vivent les Soudanais de Bamako en 1946 et qu’avaient scandé les campagnes d’Archinard ( 1888-1893).
En 1897, l’empire colonial est fortifié par les conquêtes autour et loin de Bumako. On détruit alors les trois tata de Bamako devenus sans objet ; le véritable conquérant est déjà dans la place et il ordonne ses conquêtes en fonction d’une vision plus large de l’espace que ne pouvaient avoir autrefois les Niaré. Bamako est déjà, à la fin du XIXe siècle, le point de départ et d’arrivée de pistes de commerce sûres, actives, vers la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Sénégal. De ce dernier pays est parti le chemin de fer : une révolution pour cette partie du Soudan car la ligne Kayes—Niger atteint Bamako en 1904. Bien que les rapides de Sotuba empêchent la navigation fluviale entre Bamako et Koulokoro situé à 60 km en aval, on crée ici une compagnie de navigation fluviale. Ainsi sont mieux mis en faveur les atouts de ce site. Il est visiblement moins excentré que Kayes. Bamako devient, en 1908, la capitale du Soudan alors appelé Haut-Sénégal Niger.

A la différence de territoires comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Dahomey, le Soudan n’aura plus d’autre capitale. Et, en 1946, Bamako est à la fois chef-lieu administratif, capitale économique et socio-culturelle de la colonie. La France, dont 2500 ressortissants sont à Bamako en 1946, organise et équipe à sa manière la ville des Niaré. Voici comment Paul Herbe, l’urbaniste de la colonie, décrit celle-ci en 1946 :

« La ville présente maintenant un agréable fouillis de verdure, au milieu duquel sont dispersés ses habitations et ses édifices. Les rues dont quelques-unes seulement sont construites en bordure, sont largement tracées et bordées de flamboyants et de kaïlcedrats. Les quartiers africains qui entourent Bamako lui donnent tout son caractère. Les propriétés, fermées par des clôtures de briques ajourées, ont un charme tout particulier. Le Palais du Gouvernement domine la ville des hauteurs de la colline de Koulouba … Les services des direclions et les habitations des fonctionnaires forment tout autour une agglomération bien construite … »

Cette description, comme toutes celles qui sont faites par les Européens de ce temps, fait surtout la part belle à la « ville officielle », le quartier occupé principalement par des Européens et qui est l’objet, en ce temps-là, des principaux aménagements urbains. Mais en fait, Bamako c’est à la fois la « ville européenne » et les quartiers africains. Ce sont ces quartiers qui sont de très loin les plus nombreux ; ce sont eux qui donnent à ces villes leur cachet si particulier de « villes coloniales », mélange d’architecture africaine, de masures d’ une population largement venue des alentours et d’ailleurs, et de constructions européennes dont l’architecture emprunte parfois ses styles à l’Europe et à l’Afrique Noire ; mélange aussi de modes de vie, d’âges et de styles différents, où les cris, les palabres à « l’africaine » se mêlent aux apéritifs ou aux injonctions alors brutales d’un maitre blanc frappé par la chaleur des Tropiques. Car, Bamako c’est d’abord, en 1946, une ville qui a grandi très vite sous la férule coloniale, surtout entre 1930 et 1946.

Les travaux de construction du rail, de l’hôpital (le célèbre Point « G »), des écoles primaires, de l’E.P.S. Terrasson de Fougères où se tiendra le Congrès, du grand marché construit dans un style si soudanien, les travaux que proposent les entreprises privées européennes installées progressivement ici, bref, toutes ces activilés suscitées par le colonisateur drainent à Bamako des bras venus de divers horizons.

Nous avions vu la bourgade peuplée de 1000 habitants en 1880. En 1907, elle compte 6000 habitants et en 1919, environ 9000 habitants. En 1930, la population avoisine les 15.000 habitants et, en 1946, Bamako compte 75.000 habitants.
Une véritable explosion démographique qui tient surtout aux mouvements migratoires importants vers la capitale. Un quartier Ouolof : le Ouolofodougou, était ainsi né avant 1914, quartier d’ouvriers du rail venus du Sénégal. Surtout pendant la Seconde Guerre Mondiale, et après les effets de la crise économique des années 1930, de nombreux manoeuvres, volontaires ou forcés, avaient peuplé la ville et créé des quartiers spontanés.

Sur la pression des entreprises et colons français, la vieille ville avait été pratiquement détruite entre 1917 et 1919. L’organisation de l’espace urbain telle qu’elle se présente en 1946 aux Congressistes venus d’ailleurs est le résultat de la restructuration de l’espace depuis 1919-1920. Et cette politique urbaine coloniale se poursuit ; car, différents textes officiels, pris à la suite de l’ordonnance du 28 juin 1945 sur l’urbanisme et l’équipement des villes d’outre-mer, marquent la volonté du colonisateur de systématiser ses interventions à ce niveau. Un arrêté ministériel du 8 août 1946 vient de dresser la liste des villes d’Afrique Noire qui doivent obligatoirement avoir un plan d’urbanisme. Bamako est, avec Ségou, l’une des deux villes du Soudan retenues à cet effet.

En 1946 donc, Bamako est bien une ville coloniale, toute entière contrôlée et gérée par le colonisateur, avec une population quasi africaine. Or, les vannes ouvertes d’une vie politique démocratique au Soudan comme dans les autres colonies d’Afrique française favorise l’irruption des colonisés et des gens de Bamako sur la scène politique. Lors des élections législatives de 1945, les habitants de la capitale sont plus pour Mamadou Konaté que pour Fily Dabo Sissoko. Et pourtant, c’est F.D. Sissoko, député du Soudan, qui propose que le Congrès projeté par le Manifeste parlementaire se tienne à Bamako. Etait-ce dans un but électoraliste ? Etait-ce pour marquer une rupture avec la tendance de l’époque de tout faire toujours à Dakar, La ville fédérale et ville coloniale française par excellence ?

Pourquoi Bamako et pas Dakar « l’européenne » : une rupture spatiale et politique

Le choix de Bamako pour abriter le Congrès ne s’impose pas d’emblée. Et les témoins de ce temps, principalement le Président Houphouët-Boigny qui a seul parlé des circonstances de ce choix, ne nous offrent pas beaucoup d’éléments d’analyse. La question est pourtant d’importance, à un moment où Dakar brille de mille feux et est sans concurrent lorsqu’ il s’agit de choisir un terrain d’accueil pour de grandes rencontres politiques. Pourquoi Bamako et pas Dakar ? On a dit que c’était pour honorer Fily Dabo Sissoko. Soit ; mais l’explication est un peu courte pour être totalement satisfaisante.
Deux hypothèses s’offrent à l’historien de cette époque : ou bien le choix du lieu de la réunion en Afrique importait peu aux signataires du Manifeste ou bien ce choix répondait à des stratégies politiques cachées et inavouées. Nous penchons pour cette deuxième hypothèse que les péripéties du Congrès de 1946 et celles des congrès ultérieurs du RDA confirment.
Trois facteurs ont joué dans le choix de Bamako plutôt que celui de Dakar : la stratégie personelle de Fily Dabo Sissoko qui veut ici apparaître, avant les pressions de la S.F.I.O., comme le leader incontesté du Soudan et un des plus grands de l’Afrique française ; le milieu dakarois si propice aux débats politiques, mais en même temps largement dominé par des courants proches de la SFIO ; le fait symbolique — et donc simplement plausible — de choisir une capitale autre que celle de la Fédération coloniale pour la naissance d’un mouvement « fédéraliste » des colonisés.
Le premier facteur se comprend par rapport à l’analyse des forces politiques et sociales repérables dans le Bamako de 1945-1946.
Nous l’exposerons plus largement dans un autre paragraphe. Mais, d’ores et déjà, à partir de la comparaison des résultats électoraux de juin 1946 et de novembre 1945 au Soudan, on peut indiquer que Fily Dabo Sissoko améliore son audience dans l’électorat soudanais. Mais ce succès (45,8% en novembre 1945 et 67,4% en juin 1946) est principalement dû aux électeurs autres que ceux de Bamako. Dans le détail, c’est son rival, Mamadou Konaté, instituteur et co-fondateur en 1937 du syndicat des Instituteurs de l’AOF, qui l’emporte de mieux en mieux à Bamako. Or, c’est ici que sous l’action des « évolués » de l’époque s’organisent les partis, fers de lance d’une véritable carrière politique.
Pour Sissoko, il est important d’être vainqueur aux élections ; mais il est aussi important d’apparaître, au moins aux yeux de tous les Soudanais, comme un leader d’envergure internationale. D’être l’hôte d’un Congrès inter-territorial lui permettra-t-il de l’emporter pour longtemps sur Mamadou Konaté et ses amis ; car le peuple de Bamako verrait, à travers le Congrès, l’excellence et l’ampleur de ses relations politiques.

Le calcul, si des sources directes venaient à confirmer cette hypothèse, serait des plus efficaces au plan local. Il le serait aussi au plan parlementaire parce que le député du Soudan apparaîtrait comme l’un des personnages-clef de la politique coloniale française à celle époque. Il aurait été celui qui a permis et conduit des assises aussi importantes dans son fief soudanais. Il convainc sans peine ses amis, notamment Lamine Guèye et Houphouët-Boigny. Mais on a vu que tout cet échafaudage s’écroule avec la collusion de Sissoko et de Marius Moutet. C’est en vain qu’il s’oppose au Congrès. C’est contraint et sous la pression du peuple de Bamako qu’il en ouvrira les travaux. C’est un grave échec pour lui ; mais les conséquences électorales en seront faibles en novembre 1946 parce que l’essentiel de son électorat se recrute hors de Bamako.

La seconde raison plausible de la préférence accordée à Bamako plutôt qu’à Dakar, c’est le climat politique dakarois. En effet, la capitale de l’AOF a pour elle une déjà longue tradition de vie politique à « l’européenne ».
Le débat d’idées et les affrontements de partis y sont anciens. La presse locale y est active ; même si l’appartenance à tel courant d’ idées se confond souvent avec l’allégeance à telle personnalité politique : on est souvent plus partisan de Lamine Guèye que de la S.F.I.O. en septembre 1946, et Dakar est majoritairement « laministe » et SFIO. Dans le temps que s’élaborait le Manifeste, l’idée principale de la formation d’un parti politique africain et distinct des partis métropolitains se développait. Elle est implicite dans la lettre d’accompagnement du Manifeste à toutes les organisations des colonies. Les rédacteurs de cette lettre, F. Houphouët-Boigny et G. d’Arboussier, y désignent le Manifeste parlementaire par l’expression « Manifeste du Rassemblement africain ».

Dans ces conditions, il aurait été difficile, en choisissant Dakar, d’échapper à la pression des milieux SFIO et donc à l’emprise de ce parti métropolitain. Les silences de Lamine Guèye sur la question du choix ou non de Dakar peuvent aussi paraitre suspects. Savait-il déjà la SFIO hostile au projet de Congrès des Africains au moment même où celui-ci est en rédaction ? On comprendrait alors plus aisément qu’il n’ait pas proposé sa ville, de peur d’avoir du mal à se défaire d’un tel fardeau. Le leader sénégalais aurait trouvé le cadeau empoisonné.

Dernier facteur d’explication plausible, la volonté des organisateurs du Congrès de démarquer physiquement et politiquement leur projet fédérateur d’un lieu (Dakar) et d’une présence (les organes fédéraux de l’Administration coloniale). Il n’y a pas ici de témoignages ou de documents pour développer ce qui n’est qu’une hypothèse et non une certitude.

La question du choix de Bamako plutôt que Dakar ou Abidjan est, on le voit, plus important qu’il n’y paraît. Elle réfère aux stratégies politiques mises en oeuvre déjà à cette époque par des leaders africains. Elle réfère au non-dit des discours, déclarations et intentions publiques. C’est plus une piste de recherches qu’une analyse établie et certaine que nous voudrions ouvrir ici aux chercheurs.
Par contre, la division politique des Soudanais en 1946 est un fait aujourd’hui mieux connu, grâce notamment aux travaux d’un historien malien, Charles Danioko. C’est ce climat de division qui sert, la veille du Congrès, de toile de fond à ces assises. C’est elle qui aurait pu faire échouer le Congrès, car elle est visible aux délégués venus à Bamako.

La division politique des Soudanais en 1946

Dès l’avant-guerre, surtout pendant les années 1936-1939, c’est-à-dire à l’époque du « Front Populaire », les Soudanais qui jouent un rôle politique actif en 1945-1946 ont pris goût à l’associationisme. Une quinzaine d’associations sont constituées alors ; ce sont notamment le « Foyer du Soudan », « l’Association des Amis du Rassemblement Populaire», etc. A partir de 1943-1944, le mouvement associatif reprend, après une édipse due à la réaction coloniale des années 1939-1943. Deux des nouvelles associations jouent alors le rôle le plus actif; c’est le CEFA (Comité d’Etudes Franco-Africain) et les G.E.C. (Groupes d’Etudes Communistes) en 1944-1945.

Le C.E.F.A

Comme dans d’autres colonies d’Afrique Noire française, le C.E.F.A se définit ici « non comme un mouvement révolutionnaire ou un groupement anti-français mais comme une association d’hommes de bonne volonté ». Plusieurs Comités du CEFA sont alors constitués dans des villes du Soudan à partir de Juillet 1945 ; le bureau cemral est présidé par Makane Makoumba, dénonciateur très vif du colonialisme avant 1939 déjà. Militent à Bamako des hommes comme Mamadou Konaté, Amadou Hampaté Bâ

Les Groupes d’Etudes Communistes

Les G.E.C. sont eux une émanation directe du Parti Communiste Français ; deux français, militants de ce parti, sont les animateurs principaux au Soudan. Ce sont Pierre Morlet, instituteur et directeur de l’EPS Terrassin de Fougères. et Jacques Fayene, commis principal des PTT. Ils tiennent leurs séances à l’époque dans une villa proche du service des Douanes. Leur audience en 1946 n’est pas très grande bien qu’ils comptent environ une centaine d’adhérents parmi l’élite intellectuelle d’alors. Sont assidus aux cours des G.E.C. de futurs leaders comme Modibo Kéïta et son frère Kassé Kéïta, Idrissa Diarra, Lamine Sow, Abdoulaye Diallo, etc.

Lorsque s’enclenche le nouveau courant politique né de la préparation des élections d’octobre-novembre 1945, une césure se crée entre cette élite. Selon Ch. Danioko, elle part de la candidature de Mamadou Konaté contre Fily Dabo Sissoko, son ami et son hôte à Bamako. En fait, la candidature de M. Konaté est suscitée parce que, pour certains, Fily Dabo Sissoko n’est pas suffisamment détaché de l’Administration coloniale pour être le véritable porte-parole des colonisés en révolte ; cela, malgré ses prises de position antérieures. Pour d’autres et de manière schématique, Fily Dabo Sissoko n’est pas un Bambara de Bamako. On lui préfère Mamadou Konaté plus incisif et plus au fait des pouvoirs administratifs qui s’exercent dans la capitale. On sait ce qu’il en fut de cette querelle de personnes qu’orchestrent et accentuent les comités électoraux mis alors en place.

Après les élections et rassemblant ses fidèles, M. Konaté s’organise. Il érige son comité électoral en parti politique. Sans congrès constitutif nait ainsi le Bloc Soudanais le 26 janvier 1946. C’est très vite une section de la SFIO sénéglaise, sous l’influence de Lamine Guèye. Parti de citadins surtout, le Bloc soudanais compte quelques milliers d’adhérents dont deux mille à Bamako seulement, et un peu plus d’une quinzaine de sections dans le pays en août 1946. Il est dirigé par Konaté et Tidiani Sidibé. Malgré la protection de Lamine Guèye et bien que officiellement section de la SFIO, ce parti est en butte aux brimades de l’Administration coloniale depuis sa constitution, au grand bénéfice du parti que crée Fily Dabo Sissoko.

En effet, c’est moins d’un mois après M. Konaté que F.D. Sissoko fonde lui aussi son parti, le Parti Progressiste soudanais (P.P.S.), le 13 février 1946. Lui aussi n’a pas eu recours à un congrès et s’est contenté de transformer son comité électoral en parti. Le P.P.S. est très vite implanté dans le pays et compte 32 comités en avril 1946. Il est plus rural que citadin, avec l’aide des chefs de canton, de l’Administration et d’une minorité d’« évolués » comme Abdoulaye Singaré, Moussa Sissoko.
Certains de ceux-là, comme Bakara Diallo, militaient à la fois dans les G.E.C. et dans le P. P.S., convaincus que l’apparentement de F.D. Sissoko au P.C.F. correspondait aux orientations du P.P.S. Jusqu’en juin 1946 au moins, leur député se garda bien de les en dissuader. Il fallait « ratisser large » dans le milieu des « évolués » contre Mamadou Konaté et contre une troisième formation politique apparue à la même époque, le P.D.S.

Le Parti Démocratique Soudanais est fondé le 7 janvier 1946, par le militant communiste français, P. Morlet, et des membres des G.E.C. Ses attaches avec le P.C.F. sont manifestes, même s’il ne se définit pas alors comme une section de ce parti. Outre la stratégie d’alliance « anti-impérialiste » prônée par le PCF, il eut été de mauvaise politique de s’afficher ouvertement « communiste » dans le pays, les deux principaux partis que sont le Bloc Soudanais et le P.P.S. dénonçant de façon virulente l’idéologie communiste. Comme dans la lettre de F.D. Sissoko à Marius Mouttet le 30 Avril 1946, le Secrétaire Général du Bloc Soudanais, Tidiani Sidibé, s’en prend vivement au communisme. Il faut donc donner au P.D.S. une orientation plus séduisante. Il se définit comme « anticolonialiste » et « anti-impérialiste ». P. Morlet qui le préside, avec Idrissa Diarra comme adjoint, préfère miser sur la tactique du « front anticolonialiste » pour en asseoir l’audience. Il mise aussi sur l’élevation du niveau de formation syndicale et politique dispensée par son camarade Jacques Fayette et lui dans les G.E.C. pour y parvenir.

Pour l’heure, au début d’octobre 1946, et après l’échec en avril-mai des tentatives faites par le P.D.S. de rapprocher les points de vue des trois partis pour créer un véritable « front », les Soudanais sont politiquement divisés. Le P.D.S. et le Bloc Soudanais sont seuls susceptibles d’aider les organisateurs principaux du Congrès dans leur tâche. Mais ils constituent une minorité dans un pays majoritairement pour Fily Dabo Sissoko depuis les élections du 2 juin 1946. Si, au début de septembre, Bamako a été un choix raisonné, au début de ce mois d’octobre 1946 c’est un choix politiquement périlleux. Les belles références au passé glorieux des grands empires médiévaux cachent à peine dans les discours l’ inquiétude née de ces périls du moment.

Le symbole culturel

Ce n’est pas dans les discours d’ouverture mais dans celui du président du nouveau RDA, le 21 octobre, que l’on trouve de brèves allusions au symbole culturel qu’est le choix de Bamako.
En effet, c’est lorsqu’ il fait un bref éloge de son « ami Fily Dabo Sisssoko» et de son « ancien surveillant et ami Mamadou Konaté » que le Président Houphouët-Boigny salue « l’union que nous sommes venus sceller au bord du Niger, aux pieds du Koulouba, dans l’ex-empire de Soundiata ». Ce peut être une clause de style que de faire référence à « l’ex-empire de Soundiata ». Mais c’est aussi un signe, un symbole que de renouer les fils de l’histoire et de la culture négro-africaines sciemment ignorées à l’époque par l’école coloniale.

Faut-il y voir aussi une sorte de retour aux sources ou bien la prémonition d’un mouvement de peuples colonisés qui, regardant vers la mer par la force du pouvoir colonial, décident, pour eux-mêmes et en ces instants, de tourner le dos à l’Atlantique ? Faut-il y voir l’effet ou même l’influence lointaine du courant de la « négritude » ou encore celui, plus plausible, des écrits d’Administrateurs érudits comme Maurice Delafosse, Charles Monteil ou Robert Delavignette, dont de nombreux anciens élèves de l’Ecole William-Ponty se sont nourris à Dakar ?

Pour les générations actuelles et dans les discours présents des témoins de ce temps, le symbole culturel est évident. Mais, en 1946, l’était-il aussi clairement ? L’analyse historique fine s’offre plusieurs hypothèses. En voilà une qui nécessiterait l’examen minutieux de tout ce qui concourt à la formation des mentalités collectives autour et dans un moment de l’histoire.

Au total, on voit que le choix de Bamako ne laisse pas le chercheur indifférent et ne permet pas des réponses définitives. Des questions restent même sans réponse pour qui interroge les sources diverses du RDA.
Bamako est cependant plus qu’un nom de ville, plus qu’un théâtre d’événements pour les pères fondateurs du RDA. Pour eux et pour beaucoup d’autres après, c’est l’aube de la lutte pour la liberté des peuples colonisés en Afrique Noire par la France. Et les délégués de ce rassemblement commencent à arriver à partir du 11 octobre pour un congrès qui ne commence en fait que le 18 octobre.

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